Les Lauriers de l’Olympe, 1907· La nature
Jamais plus…
Penser que jamais plus je ne vous reverrai,Nature, et que vos jets de lumière et vos ombresSeront à tout jamais couverts de voiles sombres,A l’heure où dans la mort soudain je descendrai.
Penser que les essaims de fleurs dans la campagne,Si doux qu’à les toucher on se sent défaillir,Continueront encor de vivre et de jaillirEn sources de parfums que le vent accompagne.
Se dire qu’on n’aura et qu’on n’entendra plusL’air égayé d’oiseaux et bruissant d’abeilles,Et qu’on ne suivra plus des yeux, le long des treilles,Les zigzags de la grive ou du merle goulus.
Savoir déjà, savoir que les règnes si tendresDes printemps, des étés, des automnes dorés,Sans moi reparaîtront et seront désirésEt prendront d’autres cœurs dans leurs troublants méandres.
Être privé des jours, des soirs et des rayonsDe la lune baignant la courbe des collines,O Nuit, quand sur ton front, couronné de glycines,Voltigent lentement les constellations ;
Ou, dans les clairs matins d’azur et de silence,Lorsque murmurent seuls les ruisseaux et les bois,Ne plus attendre, avec joie et crainte à la fois,L’essor du jeune Dieu qui sur son char s’élance !
Ne plus se souvenir des pays bien-aimés.Oublier pour toujours vos coupoles légères,Florence ; vos cyprès, votre onde, vos fougères,Villa d’Este ; et le golfe, ô Naple, où vous dormez.
Ne plus recommencer votre pèlerinage,O Grèce, et sur le seuil sacré des Parthénons,Ne plus rêver de vous, Héros, dont les grands nomsOnt laissé dans l’histoire un lumineux sillage.
Puis sous les cieux flambants et chauds de l’Orient,Ne plus fouler le sol de quelque cité blanche,Ni, pensif, écouter, au minaret qui penche,Matin et soir, la voix du muezzin priant.
Surtout ne plus pouvoir, aux côtés de la Muse,Rechercher la cadence et le nombre des vers,La rareté du verbe ou les secrets diversQu’Apollon, dieu du rythme, et dispense et refuse.
Dire adieu sans retour à tes odes, Ronsard.Tes hymnes inspirés par les forêts de France,Tes sonnets tout remplis d’amour et de souffrance,Et tes chants qu’on payait d’un langoureux regard ;
Ou, nostalgique écho de la Rome éternelle,Tes stances, du Bellay, célébrant son passé,Et sur le temple épars ou sur l’arc renversé,Tes nobles rimes d’or que la piété ciselle !
Délaisser, aux rayons des livres, l’entretienDocte et silencieux du Savant ou du Sage,Le récit où la gloire éclate à chaque page,L’épigramme votive avec son texte ancien.
Ne plus voir ruisseler les torrents de la Vie,Les seins se soulever de haine ou de plaisir,Et de tout ce qui fut l’angoisse et le désirN’avoir plus le dégoût, la mémoire ou l’envie.
Être une chose inerte et qu’absorbe le sol,Retranchée à jamais du souvenir de l’homme,Hélas ! et ne laisser pas plus de trace, en somme,Qu’un oiseau, dans les airs, la marque de son vol…
60 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Lauriers de l’Olympe, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1907· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources