Les Lauriers de l’Olympe, 1907· La nature
Clarté
Lætæ turgent in palmite gemmæ.
Le vent frôle la lyre émeraude des lierres ;Sur ma lèvre voici sa lèvre se poser.Ah ! chers frissonnements, caresses et lumières !Souffle dans sa langueur plus prenant qu’un baiser.
Bel Été, bel Été, je suis comme une planteQui souffre en espérant votre brûlant soupir.Tel, avant d’éployer sa corolle tremblante,Le cactus tend vers vous sa sève et son désir.
Je reste là, voyez, comme une chambre ouverteOù la froide ténèbre a trop longtemps régné.Venez ! Entrez avec vos bruits de plantes vertes,Avec votre parfum de soleil imprégné.
Je n’ai, vous le savez, ni force ni défenseEt je n’implore point d’autre bonheur que vous.Ah ! je hais les grands mots de morale ou science,Quand je sens, éperdu, me frôler vos genoux !
Que sont les cultes vains sous lesquels l’âme plieDe trop d’angoisse et veut enfouir la beauté,Quand vous êtes, ici, à me verser la vieDe vos doigts sur ma bouche exquisement jetés ?
Quand mon front se ranime à sentir votre haleine,A boire sa douceur de miel, à vous aimer ?Quand mon cœur sous vos feux est une coupe pleineOù tout le ciel changeant vient choir et s’imprimer ?
Que valent, à côté de vos yeux que je baise,Les problèmes subtils creusés par la raison ?Quand vous m’incendiez de votre ardente braise,Qu’ai-je besoin de dire aux Dieux une oraison ?
Car ne l’êtes-vous pas, Clarté, le Dieu suprême ?Et dans les pans légers de votre habit de feuNe renfermez-vous pas les fleurs du Destin même :Le Désir et l’Amour germés sous le ciel bleu ?
Venez à moi ! Voyez : je vous ouvre mon âme,Pour que vous l’emplissiez de joie et de rayons.Passez et repassez au creuset de la flammeSa tunique ternie et ses sombres sayons.
Faites-en votre enfant, votre âme, votre chose.Mêlez éperdument à l’immense universSa substance pareille au parfum d’une rose.Éclairez-la. Caressez-la de vos yeux clairs.
Qu’elle soit le verger plein de moite mollesseOù prairie, arbres, fruits, tout meurt de volupté ;Où l’épi du maïs se penche avec faiblesseSous le poids de trop d’être et de fécondité…
Mais sitôt que l’automne aux brumeuses dentellesClora les portes d’or de vos jardins élus,Dieu suprême, emportez, ravissez sur vos ailes,Cette âme qui ne peut vivre où vous n’êtes plus.
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Lauriers de l’Olympe, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1907· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources