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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Lauriers de l’Olympe, 1907· Voyages· Naples

Des hauteurs du château saint-Elme et de la chartreuse San Martino

Pierre de Bouchaud· 98 vers

O Naples, ma pensée agrandit son domaineQuand, dans le vent salin, mon regard se promèneSur l’étendue immense et les flots et les cieux.Que l’on est bien ici ! Que l’esprit saisit mieuxL’inéluctable et grave écoulement des choses !Comme à Sienne en foulant les terrasses moroses,Seul et pensif devant l’espace illimité,J’ai jugé vains l’orgueil et sa témérité.

L’air m’apportait des cris de joie. Une folieDe rire et de chansons montait d’en bas. La vieQui s’épanouissait sous le dais clair du cielRoulait au loin avec un bruit torrentiel.D’Ischia toute blanche à Capri la profane,Comme un voile sans pli se tendait la mer plane.Portici souriait et du Vésuve altierUn panache léchait la lave et le gravier.On voyait dans le port les grands vaisseaux de guerre.Quelquefois de l’un d’eux une barque légèreSe détachait, rangeait le môle et l’accostait.Ou bien un paquebot en partance portaitAu sommet du grand mât un drapeau dont les brisesAgitaient doucement les couleurs indécises…

L’averse du soleil, les rumeurs et le bruitS’efforçaient d’étouffer les pas du Temps qui fuit,Et le sourd grondement des machines modernesD’arracher le bétail humain à ses Avernes,A son destin fragile, à sa course à la mortDans ce panorama lustré de poudre d’or.Et l’on sentait flotter, comme un parfum immense,Le désir d’être heureux, l’invincible espéranceD’édifier son rêve en toute sa beauté,De faire de la vie enfin l’éternité…

Or, personne, parmi cette confuse foule,Ne voulait voir du Temps le sablier qui coule,Et chacun, semblait-il, s’était donné le motPour fuir l’inévitable ou le vaincre plutôtEt pour prêter aux mille aspects de la NatureL’immuabilité de ce qui toujours dure :Comme si les sentiers du labyrinthe humain,Hier, faciles et plans, éviteront demainLes crevasses, l’abîme ou la gorge sauvageEt les mille accidents que le hasard ménage.

O puérile erreur ! Funeste égarement,Qui fait que chaque jour l’humanité se ment,Au lieu du vrai poursuit une fausse apparence,Cherche dans la matière, hélas ! sa récompense,Prend pour règle et pour loi la seule vanitéEt court la vie avec impétuosité,Sans qu’une heure de calme, un jour de solitudeApporte à sa pensée un peu de quiétude !

Pourtant l’homme a besoin de reposer ses yeuxParfois sur l’horizon d’un songe merveilleuxPour oublier l’effroi de cette tragédieSi sanglante toujours : le combat de la vie ;Pourtant l’âme et l’esprit peuvent être broyésPar la meule des jours s’ils demeurent ployésSous le lucre, sans voir resplendir les étoiles.Pareils à des vaisseaux sans gouvernail ni voiles,Ils dériveront loin du môle de la paix,S’ils limitent leur but au seul octroi des faits.

Se libérer du joug d’un espoir inutile ;Fuir les désirs mesquins où le cœur se mutile,Et laisser quelquefois, pour la renouveler,L’âme descendre en soi, se voir et se parler ;Saisir sous l’immuable apparence des chosesLes lents écoulements, Temps, dont tu te composes !Chaque jour voir passer au-dessus de l’effortDes hommes, dans son char de triomphe, la Mort :N’est-ce point le secret d’adoucir votre angoisse,Frères, et de savoir que l’arène où se froisseVotre corps, vous pouvez souvent l’abandonnerPour gagner les hauteurs et vous y confiner ?O faciles chemins ! Félicités divines !Prés fleuris, frais vallons, bois, ombreuses collines,Fleuves aux bords jaspés de fleurs à l’infini,Coteaux que les pensers suivent : soyez bénis,Puisque vous conduisez par degrés insensibles,Au calme, au vrai repos, à la Paix indicible !…Que l’air est enivrant et pur à ces hauteurs !Qu’il apporte au front las d’énergiques senteurs !Et comme aux lieux déserts où sa raison l’approuveL’esprit qui se cherchait médite et se retrouve !Le monde, son fracas de foule et de cités,Son flux et son reflux d’océans agitésAssoupit la pensée, éparpille la vieQui s’accroît, solitaire, et calme, s’amplifie !

La cascade rapide et son bruit émouvant :Les sons intermittents des grandes voix du vent ;Le soleil dont le disque à l’aube se dessineEt qui plonge le soir derrière la colline ;La forêt que verdit le tendre renouveauEt que le dur automne effeuille de nouveau :Tout dans cet examen des lois de la NatureMontre l’inanité de croire à ce qui dure,Et par le successif roulement des SaisonsAide le Sage à fuir de caduques prisons,A s’affranchir des faits brutaux qui le réclament ;Et, pour tout dire, à vivre un moment de son âme.

98 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Lauriers de l’Olympe, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1907· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources