Les Lauriers de l’Olympe, 1907· Voyages· Naples
Devant l’hercule Farnèse
(MUSÉE NATIONAL DE NAPLES)
O Dieu fier, rêves-tu des jardins panachésOù tu vins récolter les belles Hespérides ?Tu fixes pour l’instant tes regards intrépidesSur les fruits par tes doigts de l’arbre détachés.
Pour céder au désir du cruel EurysthéeTu n’as pas dédaigné de braver le Dragon,Héros, ni d’approcher du repaire sans nomOù la bête veillait sur la proie écartée.
Mais toi, sans redouter le monstre qui vibrait,Les flammes que jetaient cent gueules menaçantes,Et chassant de ton sein l’hydre des épouvantes,Tu gagnais le verger qui de loin t’attirait ;
Verger superbe, plein de fleurs et lourd d’essences,Où, sous l’or parfumé du feuillage, mûritL’ovale pomme d’or qui se balance et ritDans tout l’éclat doré de sa pure croissance ;
Verger superbe où l’air caresse le soleilDont les flèches de feu filtrent parmi les branches,Où le pollen, issu des lys en robes blanches,Parfume les oiseaux montant au ciel vermeil ;
Verger superbe où s’étouffait ton pas sonoreDans l’herbe qu’étoilait le jaspe de l’œillet,Où, par instants, ta main doucement recueillaitSur son revers caleux l’insecte qui s’essore.
Noble Hercule, c’est là que, par Vénus guidé,Tu vins. Ah ! qui dira ta lutte mémorable,Tandis que bondissait la massue en érableSur les flancs du grand monstre à peine intimidé ?
Qui dira tes exploits inouïs, les morsuresDont la bête aux cent dards bientôt couvre tes bras ?Car la peau de Némée, hélas, ne suffit pasA garer ton épaule et ton sein des blessures.
Ton sang sacré jaillit, ô fils de Jupiter !Il tombe sur le sol en larmes écarlates.Mais, insensible au mal, tu frappes et tu hâtesLa mort de l’ennemi dont la chute fend l’air.
Victoire ! Plus d’arrêt, d’entrave ni d’obstacle !Ta main avec émoi cueille une pomme d’or,Puis la porte à ta lèvre… Et d’un soudain transportTout le cœur envahi, tu doutes du miracle !
Mais quand tu sens, joyeux, se fondre sous ta dentLa savoureuse chair au parfum d’ambroisie :Quel délice inconnu !… Ton âme s’extasie ;Ta force en actions de grâces se répand…
Et, malgré la fatigue et ta pose accablée,Tu songes, plein d’orgueil, à la crainte qu’auraLe cruel Eurysthée, alors qu’il recevraLa divine provende en ses mains rassemblée.
Tu n’es qu’un mythe, ô Dieu ! Mais que ce mythe est beau !Tu réunis l’effort, la vertu, le courage.Aux persécutions, aux haines, à l’outrage,Tu réponds par le calme en face du tombeau.
Par toi l’humanité triomphe de l’épreuveQue la Vie — Eurysthée — en vain veut t’imposer :« Marche, dit-elle, marche encor sans reposer ;Va de l’avant, toujours !… Cherche une route neuve ! »
Et, docile à sa voix, tu quêtes les périls.Gardant intacte en toi la fleur de l’espérance,Tu passes, protégeant contre l’âpre souffranceLe faible, ou pars, léger, pour de lointains exils.
Puis, lorsque tout à coup sur les chemins tressaillentLe sanglier féroce et le hideux dragon,Ennemis à l’éveil, dressés sur l’horizon,Ni ton âme, Héros, ni ton cœur ne défaillent.
Car les vêtant tous deux du fer des volontésComme un guerrier couvert d’une solide armureNe craint pas le rempart où l’ennemi se mure —Tu combats sans effroi les monstres ameutés.
Et les pieds dans un sang dont le gazon se rouille,Tu charges sur ton dos leurs pantelants débrisEt les jettes, avec hauteur, avec mépris,A la Vie Eurysthée — attendant sa dépouille.
72 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Lauriers de l’Olympe, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1907· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources