Les Lauriers de l’Olympe, 1907· Voyages· Orient
Ispahan
Pour Alfred Vallette.
Par ce matin d’été moiré comme un ruban,Je rêve d’Ispahan aux ceintures de roses,Et je voudrais mâcher les gélatines rosesDe la grenade ou me coiffer du haut turban.
L’air est chaud. Vers le ciel s’élèvent les mosquées.Des voix de muezzins vibrent. C’est l’OrientAvec ses murs de terre et son décor riantEt son dédale étroit de maisons compliquées.
Une douce langueur, un mol énervementPrécipite le sang et gonfle les artères.Parfois, en traversant quelques cœurs solitaires,Il se lève une odeur de musc et de piment.
Dans les jardins fermés, dont un palmier débordeSur la rue, on entend des guitares frémirEt des chants féminins frôlant comme un soupirL’âme des instruments qui sur les voix s’accorde.
Le cœur grisé de joie est plein de volupté ;Comme un ramier il vole aux terrasses fleuriesOù, sous le dais d’argent, propice aux rêveries,Quelque almée à l’œil noir repose sa beauté.
C’est par de tels matins de paix que Schahrazade,Sur le lit moelleux de ses coussins épars,Après avoir, la nuit, charmé le roi SchahriarDe beaux contes, dormait dans sa chambre de jade.
Le souk est encombré d’oranges, de limons,D’armes, de cuirs ouvrés, de gemmes et d’étoffes,De vieux livres persans dont le style et les strophesSaupoudrent les pensers de splendides paillons.
Grelots au col, on voit passer maint petit âneOu quelque dromadaire opulemment chargé.Ici, cet acheteur attend qu’on ait changéSa monnaie, et là, sur son seuil, ce marchand flâne.
Le visage couvert du voile insidieux,Des femmes viennent, vont, circulent en silence.O désir de baiser leur lèvre ! O jouissanceDe déchirer la soie où seuls vivent les yeux !
Au pied des grenadiers s’écoulent des fontainesRéfléchissant la fleur au cœur brodé de blanc.Des ondes de chaleur s’échappent en tremblantDe la terre, et le vent qui passe les entraîne.
L’abeille sur l’iris se pose en vrombissant.Les figuiers bleus tendent leurs mains déchiquetées.Les minarets d’émail ont des ombres lactées.L’air chaud vibre… Je rêve aux matins d’Ispahan.
44 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Lauriers de l’Olympe, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1907· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources