Les Lauriers de l’Olympe, 1907· Voyages· Orient
Le Liban
Montagne du Liban ! Évocation douceDe sources jaillissant avec des bonds joyeuxEt de neiges luisant sous le satin des cieuxEt de ruisseaux courant dans l’herbe et dans la mousse ;
Plateaux froids habités par le vent toujours purQui glisse en se jouant aux fentes des vallées ;Couvents assis aux bords du gouffre ; ombres ailéesDes rocs dressant leurs forteresses vers l’azur ;
Grands cèdres animant les vastes solitudesEt dont le bruit de mer va sans cesse explorantLes cascades, les monts, les coteaux, le torrent,Le fond du précipice ou le crêt des pics rudes ;
Grands cèdres dominant la plaine d’El SahelDe votre masse souple, harmonieuse et bleueEt qui, cinglés d’air vif, tendez, de lieue en lieue,Vos formidables troncs et vos bras vers le ciel ;
O grands cèdres si droits en la calme lumièreEt qui portez vos fruits sur de larges rameauxD’où la résine flue, en pleurs d’ambre et d’émaux,Comme une eau de topaze emperlant la clairière ;
Géants qui regardez, dans les champs, à vos pieds,La mûre blanche et molle et les figues fondantesEt l’olive se pendre aux branches et les sentesOù la palme se mêle au vert des muscadiers…
Que n’ai-je près de vous, sans gloire et sans envie,Que n’ai-je, sous vos dais mouvants et parfumés,Vu mes ans s’écouler, ô grands arbres aimés,Comme une onde limpide et jamais asservie ?
Quelle douceur de vivre ainsi sous le soleil,Sans connaître jamais la senteur dangereuseNi le baume qu’Amour offre dans sa main creuseComme une coupe et chaude autant qu’un sein vermeil !
J’eusse, sous vos abris, repoussé les fragilesPlaisirs et leurs appels et leur satiété.Mon vil réfléchissant vos fûts serait restéAussi froid que la glace et sans feux juvéniles.
Vos senteurs de résine auraient laissé sur moiLeur saine alacrité de sève ou leur essence,Et je n’aurais pas su la folle incandescenceDes parfums de commande avec leur sombre émoi…
Cèdres, j’ai du Liban l’ardente nostalgieEt je ne puis entendre, hélas ! sans un soupir,Votre nom caressant, frais comme le zéphyrQui chante, en vous baisant, sa plaintive élégie.
Je vous revois toujours, couronnant la hauteur.Vous évoquez pour moi, au bord de la Syrie,La plaine maronite et la troublante AsieQue j’aime, et c’est pourquoi vous gardez tout mon cœur.
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Lauriers de l’Olympe, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1907· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources