Les Lauriers de l’Olympe, 1907· L’amour
Jardin d’enfance
Je n’ai pas oublié les émois de jadisQuand le vent voguait dans les branchesEt que, le cœur tout plein des exploits d’Amadis,Je m’étendais sur le gazon et les pervenches.
Enfance, Enfance, oh ! non, je n’ai pas oubliéTa joie ailée et ta voix douce,Et tes pas s’enfonçant dans le sable mouilléDe la rivière au cours si calme, ou dans la mousse.
Je n’ai pas oublié les oiseaux qui hantaientLe pignon aigu des tourelles,Et je revois encor tous les nids où chantaient,Aux corniches du toit, des milliers d’hirondelles ;
Tous les nids de pinsons et de chardonnerets,De rossignols et de mésanges,Qu’en fouillant les halliers parfois je découvraisCachés dans les buissons ou le pisé des granges.
Je n’ai rien oublié de mon si tendre émoi,Alors qu’émigraient les cigognes.Je contemplais leur vol et, je ne sais pourquoi,J’évoquais le Pérou lointain et ses vigognes.
Il me souvient encor de longs après-midiPleins d’une odeur de reine-claude.Quel silence planait sur le sol alourdiOù comme un fruit trop mûr s’écrasait l’ombre chaude !
J’entends encor le vent sur les touffes de buisDont frissonnaient les boules rondesEt sur les chèvrefeuils recouvrant les appuisDe la terrasse à jour d’un store en feuilles blondes.
Mes mains avec bonheur s’emplissaient des soleilsÉclaboussant d’or les platanes,Et ramassaient les pleurs des jets d’eau, si pareilsA de clairs diamants, au bord des vasques planes !
La Vie était pour moi comme un chemin bordéDe lin, de lys et de lavandes,Où je passais, jouant au cerceau, précédéDe mes chiens qui sautaient parmi les plates-bandes.
Je ne comprenais point le sens terrible et douxDes mots qui heurtaient mes oreilles :Aimer ! Souffrir ! Qu’importe ? et mes petits genouxFonçaient avec bonheur dans la forêt des treilles.
Tristesse ! Angoisse ! Mort ! Qu’importe ? J’atteignaisDans son nid d’espaliers la pêche.Épreuve ! Doute ! Sons vides. Et je baignaisMon front dans le ruisseau clapotant d’onde fraîche.
Simple être, j’ignorais l’étreinte et cette ardeurQui réduit les âmes en cendresEt qui fait que les fleurs n’ont même plus d’odeur,Et qu’on n’aperçoit plus la plaine des cieux tendres.
Je regardais voler l’abeille dans les champsEt je baisais les pavots rosesSous les brumes, hélas ! si tristement penchantsQue mes doigts essayaient de redresser leurs pauses.
Et je ne savais pas que l’Amour m’attendaitAu tournant caché de la routePour renverser mon âme, où la joie abondait,En travers de son sein et pour la meurtrir toute ;
Et que dans mon jardin si paisible d’enfant,Déjà le Dieu me faisait signeAvec ses ailes d’or et son bel olifant,Tandis qu’au bord de l’eau je caressais les cygnes…
Le Désir dans mon cœur n’était pas éveillé.Comment deviner sa souffrance ?…Je n’ai rien oublié, je n’ai rien oubliéDu vide exquisement rempli de mon Enfance.
64 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Lauriers de l’Olympe, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1907· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources