Les Lauriers de l’Olympe, 1907· L’amour
La blessure
Aeternum servans sub pectore vulnus.VIRGILE.
Ton trait insinuant et dur, Amour vainqueur,M’a frappé durement et blessé jusqu’au cœur.
Dans l’été qui faisait brasiller la bruyèreTa main lança sur moi sa flèche de lumière,
Cependant que, les fleurs éclosant sous tes pas,Les Nymphes se cachaient et se parlaient tout bas.
Au grand parc endormi se taisaient les bruits d’ailes.Parfois, rayant l’azur, passaient des hirondelles.
Près des colchiques clairs jouaient les papillons,Et l’herbe frémissait au cri-cri des grillons.
Un murmure voilé s’élevait des fontaines.Des jets d’eau retombaient en pleurs sur les verveines,
Et l’on voyait parfois à travers leurs fuseauxÉtinceler l’azur comme de bleus émaux,
Ou sur les prés fleuris fondre en légère brumeLeur respiration liquide et leur écume…
Un calme bienfaisant, une profonde paix,Envahissaient mon cœur sous les tilleuls épais,
Quand tu parus, suivi de faons et de gazellesDont les sauts accrochaient les ronces des venelles.
Svelte, nu, retirant la flèche du carquoisPour l’adapter à l’arc, de tes habiles doigts,
Tu fouillais du regard les buissons, les futaiesEt les chemins murés par l’églantier des haies.
Tes gestes décidés, tes yeux étincelantsFaisaient fuir loin de toi, Éros, tous les vivants.
Et malheur à celui surpris par ta venueQui, confiant son rêve à la forêt chenue,
Par mégarde suivrait, hélas ! l’ombreux sentierQue tu foules toi-même, ô Dieu ! dans le hallier !
Car pour punir l’audace impie et téméraireTu saurais décocher la flèche, Sagittaire…
Or, dans l’ombre je vis le feu de ton regard.Alors, pour t’échapper, je voulus fuir. Trop tard !
Ton rire comme un chant montait sous les feuillées.J’écrasais en courant des fougères rouillées.
La fraise ronde et mûre éclaboussait de sangMes talons que la ronce agrippait en passant.
Souvent quelque rameau de glycine sauvage,Par ma course heurté, me frappait au visage…
La terreur me donnait des ailes et déjàJ’invoquais Artémis qui jadis protégea
Le petit pâtre Hylas contre un dieu redoutableEt l’abrita, tremblant, dans le creux d’un érable,
Afin de le soustraire à l’Amour en courroux :« Déesse, m’écriai-je, épargne-moi ses coups.
« Permets que, sain et sauf, à ce péril j’échappeEt sur ton autel d’or j’écraserai la grappe
« Du muscat parfumé, je verserai le laitDe ma chèvre Amalté, tiède quand on le trait,
« Ou je déposerai, couronnés de fougère,Deux couples de chevreaux pris au sein de leur mère.
« Exauce ma prière, Artémis, sauve-moi,Et je serai ton prêtre et je suivrai ta loi. »
Je dis… Mes pieds volaient sur la friable argileEt devançaient parfois les pas du cerf agile.
Soudain, l’air vibre ; la douleur m’arrache un cri.Et mon flanc déchiré sous ta flèche s’ouvrit,
Éros ! Et j’ai gardé de cette heure cruelleUne plaie d’où toujours le sang à flots ruisselle,
Car le trait que tu me lanças, Archer vainqueur,En une seule fois m’a blessé jusqu’au cœur.
62 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Lauriers de l’Olympe, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1907· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources