Les Lauriers de l’Olympe, 1907· L’amour
L’effort tenté
Va, je comprends ton trouble, ô Toi dont l’âme est lasseDe la route suivie et du but décevant,Et qui sais que l’espoir a fui comme le ventOu comme le ciel bleu disparu de l’espace.
Joyeuse, tu marchais sous les feux du matinDans les parfums troublants des lys et des glycinesEt tu sentais en toi tant de douceurs divinesPénétrer, que ton cœur adorait le Destin.
Si beaux étaient les bois aux pentes des montagnes,Si suaves les pics dressés sous l’éther bleu,Que tu vibrais comme une amante à cet aveuDe joie enveloppant coteaux, monts et campagnes.
Ta face harmonieuse et douce s’imprégnaitDe la sérénité que dégageaient les choses,Et tes pas te guidaient vers des apothéoses,Aux sentes des vallons qu’un air léger baignait.
Ton regard, en suivant la courbe des collines,Reflétait le satin clair et tendre des cieux,Et ton esprit serein voyait vivre les DieuxSous le brin de l’hysope ou dans l’eau des ravines.
Ton rêve te berçait comme un flot calme et pur.Écoutant battre en toi les ondes de la VieEt te tournant parfois vers la côte gravie,Tu souriais d’être plus près du grand azur.
Et tu croyais toucher déjà les neiges viergesQue les pas des mortels n’atteignirent jamais,Et baigner tes cheveux au zéphyr des sommets,Et voir le fleuve humain couler entre leurs berges.
Las ! malgré ton désir d’atteindre au but rêvé,Les abîmes restaient toujours infranchissables.Et tes mains s’agrippaient en saignant aux érables,Et le chemin fuyait devant ton vil levé.
Courageuse pourtant, tu marchais sans murmures,Mais l’angoisse perlait à ton front en sueur.Le soleil te versait sa torride lueur,Et ses traits crépitaient en perçant les ramures.
Sur ta tête, parfois, passaient de grands oiseaux.Dans un bruit de rafale ils fendaient l’étendue,Et tu sentais renaître en ton âme éperdueLe désir de les suivre et de monter plus haut.
Or, vainement tes pas, continuant la routeSans arrêt, t’ont guidée aux dédales des monts.Leurs sommets sont restés rebelles. Tes poumonsN’ont pu continuer une inégale joute…
Et maintenant, assise auprès de ce torrent,Te voici désolée, inerte et misérable,En songeant que ta vie a fui comme ce sableQue l’onde folle entraîne au fil de son courant.
Et tu gémis : « Destin, j’ai perdu mes annéesAu pourchas des hauteurs que je pensais gravir.Je vois dans le chemin où sombra l’avenirMes belles fleurs d’Amour à tout jamais fanées. »
Chère, ne pleure point de voir tomber la nuitSur la suprême flamme au foyer de ton rêve.Son feu réchauffe encor ton existence brèveQue le Temps va briser pour l’appeler à lui.
Car si la Vie hostile et qui déjà s’effaceN’a pas réalisé tes espoirs caressés,N’est-ce pas, mon Amour, oui, n’est-ce pas assezD’avoir tenté de vaincre et mesurer l’espace ?
C’est pourquoi, sans regret pour un effort si beau,Reste fière de t’être, Éphémère inspirée,Mise à gravir les flancs abrupts de l’EmpyréeDans un défi superbe au néant du tombeau.
64 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Lauriers de l’Olympe, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1907· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources