Les Lauriers de l’Olympe, 1907· Voyages· Naples
La Strada Santa Lucia
Pittoresque, grouillant de vie,Je veux chanterLe quartier de Sainte-Lucie.
Dans la lumière on voit monterL’acre fuméeDe la frittata du goûter !
Toute la rue est parfuméeDe volupté.Chaque femme a l’air d’une almée.
L’air sent le poisson pimenté,L’huile et l’orange,La pastèque et l’oignon gâté.
Des fillettes au regard d’angeVont, en rêvant,Tremper leurs pieds nus dans la fange.
Aux balcons, heurtés par le vent,Les haillons pendent,Mouillant le sol et le passant.
Et sur les cordeaux qui se tendentEntre les murs,Des cages d’oiseaux se suspendent.
Un arome de limons mûrsSort des boutiquesOù trône, dans le clair obscur,
La ragazz’ à profil antiqueEt souriantAu galant brun qui lui réplique.
Des porteurs d’eau glissent, criantLeur charge humide ;Près d’eux s’arrête un mendiant.
On voit se pencher dans le vide,Du bord des toits,Des visages au teint livide.
On entend glapir quelquefoisUn mot obscènePar de rauques et grosses voix.
Ici l’amant fait une scène,En la frappant,A l’amante, pâle de haine.
Là, velu comme un ægipan,Un lazzaroneMenace, injurie et pourfend,
Devant la foule qui frissonne,L’heureux rivalQue sa maîtresse affectionne ;
Après ce châtiment moralEt, la paix faite,Les lutteurs vont au festival,
Vider la fiaschetta fluetteD’épais ChiantiAvec l’objet de leur conquête…
Voici, non loin du vin d’Asti,La pâte blondeDu savoureux macaroni.
La vendeuse sert à la rondeLes acheteursEt leur riposte avec faconde.
Voici les harpistes chanteursQue, bouche bée,Environnent les auditeurs.
Marchant à grandes enjambées,Pinçant du doigtLe cœur des guitares bombées,
L’air satisfait et sûr de soiDans leurs guenilles :Voici les gueux plus fiers qu’un roi ;
Ils jouent des valses, des quadrilles,Et tendrementDécochent une œillade aux filles.
Voici maint cri, maint hurlement,Et la mêléeHumaine va se refermant
Sur les richesses étalées,Qu’un bijoutierDe brillants faux a constellées.
Parfois passe, grave et altier,Un jeune prêtreOu quelque moine du quartier ;
Et dès qu’on les voit apparaître,Grands et petitsImplorent des sous d’un air piètre…
C’est un amas, un cliquetisDe bigarruresEt de tons ardents ou flétris
Qui vous revêtent, ô masures,De majestéEt font un Éden de Suburre.
En vos ruelles, la beautéTout à son aiseTriomphe avec la volupté.
Vos filles au regard de braiseAiment l’Amour.Leur bouche mord quand on la baise.
Elles se donnent tour à tourEt se reprennent,Plus rayonnantes que le jour.
Le désir les tient dans ses chaînes,Et ton ardeur,Naples, s’est mêlée en leurs veines
100 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Lauriers de l’Olympe, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1907· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources