Les Lauriers de l’Olympe, 1907· Visions antiques
Le débat
Tu m’as dit : « Si l’Amour n’est qu’une ombre, ta lèvre,Sur la mienne parfois se posant avec fièvrePour attester le rêve où se plaisaient nos cœurs,N’a donc fait que mentir à nos douces langueurs ? »Tu m’as dit : « Si tes doigts, resserrant leur étreinte,Sur mon col et mon sein laissèrent une empreinteDélicate, neigeuse et rose tour à tour,Leurs caresses ont donc parodié l’Amour ? »Tu m’as dit : « Si tes yeux avec toute leur flammeQui semblait me verser l’essence de ton âme,N’ont donné leur offrande à mon désir charméQue pour mieux me cacher que je n’étais aimé :Alors pourquoi m’offrir encor ces vaines roses,Ce rameau d’olivier où les chèvrefeuils rosesS’enlacent comme un bras caressant et jalouxAutour d’un flanc flexible ou de tendres genoux ?Comment laisser ta main s’attacher à la mienne,Ta main que l’on dirait en quelque pâte ancienneQue le plus faible jour perce de sa clarté,Et dont les veines font un fin réseau bleuté ?Crois-tu que, désireux du velours de ta boucheEt de venir encore à ton baiser farouche,Comme au temps du bonheur, je pencherai vers toiL’ovale extasié de ma face en émoi ?Penses-tu qu’à ce seuil tu puisses, infidèle,T’asseoir paisiblement et caresser l’agnelleQui broute sous l’érable un gazon parfumé ?Oserais-tu, devant le foyer alluméEt qu’un genièvre sec alimente, attentive,Surveiller la cuisson chantante de l’olive ?Non ! Non ! Mieux vaut laisser un si triste débatQue de se torturer par un double combatOù l’amante et l’amant, vrais rivaux dans la haine,Essaient, la rage au cœur, de reprendre leur chaîne.Et bien qu’étroitement me pressent tes deux brasJe ne puis t’écouter, car tu me mentiras… »
Or, écoute ! Pour t’apaiser et me défendre,Je ne veux point user des sons d’une voix tendreNi du facile émoi qui s’attache aux sanglots,Puisque sur le passé ton cœur cruel a closLes portes qui livraient passage à la mémoire,Puisque ta vie est désormais une ombre noireQue l’espoir ni la joie, hélas ! n’éclairent plusEt que ton âme en peine a fui les cieux élus…Mais avant de quitter pour toujours ta demeureDont je regretterai, jusqu’à ce que je meure,L’abondance champêtre et le discret abri,Daigne entendre ces mots, ô toi, qui m’as souriSi doucement jadis au seuil de cette chambre,Lorsque je t’apportais, dans le glacé décembre,Mon visage rosé, ma bouche de printemps,Qu’à tes désirs j’offrais mes deux seins palpitants,Et que mon cœur, gonflé de sève et de jeunesse,S’offrait à ton étreinte ardente avec ivresse…Ainsi le temps passait et nous étions heureuxAutant que nos ramiers et tranquilles comme eux.Mais sans qu’on le devine, Éros, caché, prépareSes pièges et, pour mieux nous jouer, sa main pareDes plus durables fleurs les âmes qu’il soumet…Or, en réalité, le fourbe ne connaîtQue volage désir et fantaisie ailée,Que sentier courbe au lieu de rectiligne allée,Et s’emploie à tarir le bonheur qui coulaitDe la clepsydre, hélas ! comme un fleuve de lait !
Val je peux en parler, moi qui fus sa victimeEt qu’il a fait tomber au fond d’un noir abîmeOù l’on n’a plus de paix, où l’on pleure le ciel,Où l’on demeure ainsi qu’une abeille sans mielQui cherche, mais en vain, le chemin de sa rucheEt qui, sur les rochers où son aile trébuche,Se heurte, se déchire et laisse tout à coupAu granit quelques pleurs de son sang tiède et doux.
Il fit ainsi de moi son jouet et sa chose.Alors même qu’à toi s’ouvrait mon âme, écloseComme une fleur germant en un matin de mai ;Alors même, qu’à toi que j’aime, que j’aimaiEt que j’aimerai plus que tout et que ma vie,Je faisais le serment de rester asservie.Éros, sûr de sa force et se moquant tout bas,Guidait, non loin d’ici, ma faiblesse et mes pas,Et me jetant, brûlante, au cou du blond Dédale,Me forçait, à son huis, de quitter ma sandale,Dénouer ma ceinture et les nœuds que tes doigtsVenaient de faire aux lacs de ma robe à plis droits,Et, tout émue encor de ta brûlante étreinte,Me donner, me livrer à lui sans nulle crainte…
Je fus ivre un moment. Que de remords depuisOnt vengé ton affront. L’état morne où je suis,Mes mains, mon front, levés vers ta face sévère,Ce rameau que je t’offre, ô toi que je vénère,Ne te disent-ils pas, mieux que tous les serments,Que je hais ma faiblesse et que je me repens ?Dédale autant que moi, d’ailleurs, souffre et détesteL’erreur qui nous poussa l’un vers l’autre. J’attesteAvec solennité Pan, Minerve et les DieuxQue pour jamais il s’est exilé de ces lieux.
Pardonne ! Ouvre ton âme et ton cœur pitoyables !
Sommes-nous au surplus, sommes-nous si coupables ?Dois-je pâtir toujours de ce que me choisitÉros ? Mais qui pourrait, alors qu’il nous saisit,Repousser sa vigueur, vaincre sa violence ?Que faire s’il nous presse ? Où fuir quand il s’élance ?Moi-même en l’écoutant je ne me doutais pasQue vers la faute, hélas ! il conduisait mes pas,Ni que, dans le hallier jonché de glands de chêne,Le fourbe m’entraînait, comme une douce Ismène,Vers les lieux où devait un Destin détestéVoir sombrer ma vertu, mon honneur, ma fierté !
Que ma détresse, Ami, provoque ta clémence !Que notre douce vie ancienne recommence !Ne me repousse pas, car Éros, irrité,Te jettera de force encore à ma beauté ;Sans que ta volonté te défende ou retienne,Saura lier encor ma poitrine à la tienneEt forcer de nouveau, malgré toi, tes genouxA plier devant lui, le Dieu grand entre tous.
116 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Lauriers de l’Olympe, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1907· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources