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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Lauriers de l’Olympe, 1907· Visions antiques

Le solitaire parle

Pierre de Bouchaud· 94 vers

Porte donc, passant, meinte rose
Dessus la tombe à plein panier :
Celle qui morte icy repose
Fleurissoit une rose hier.RONSARD.

« Le vent frôle, ce soir, les cordes de la lyreDont mes doigts, qu’Apollon guidait dans leur délire,Tiraient ces sons plaintifs, tendres, profonds et douxQui calmaient les taureaux, apprivoisaient les loupsEt séduisaient le vol des colombes sauvages,Pour m’entendre oubliant leurs nids et les bocages.

« Quand l’aube, apparaissant sous le parvis des cieux,Illuminait l’autel de mes Lares joyeux,Debout dans la clarté, je saluais l’AuroreEt ma voix s’unissait au murmure sonoreQue rendaient, tour à tour, au toucher de ma main,Les fils d’or et d’argent ou la corde d’airain,Pour dire la beauté de la jeune journée,Le verger à l’éveil, la fleur nouvelle née.

« Bientôt à mes côtés apparaissait NysaDont le corps tiède et doux près de moi reposaEt dont le souffle, éclos de sa bouche groseille,Faisait, dans la ténèbre, un bruit léger d’abeilleEt remplissait mes nuits de songes de printemps.Un voile d’or croisé sur ses seins palpitants,Au sortir du sommeil, virginale épousée,Elle venait, tantôt baignant dans la roséeDes rouges églantiers qui baissaient leurs rameauxEt sur elle étendaient leur pourpre et leurs coraux,Son cou, sa chevelure et son visage en fête,Et tantôt de ses bras garantissant sa tête.Elle venait. Son pas se guidait sur mon chantEt se faisait hâtif, tranquille ou nonchalant,Suivant le rythme auquel le pliait mon génie.Si bien que je croyais, vivante symphonie,Voir surgir, tout à coup, des fleurs et des buissons,L’âme de l’Harmonie et la Muse des sons.Sa forme apparaissait sous le péplum de gaze.Et souvent je restais devant elle en extase,Et ma lèvre unissait, dans un élan pieux,Son nom cher à mon cœur au nom sacré des Dieux,Ou mêlait aux propos invoquant les DéessesLes termes enflammés qu’échangeaient nos tendresses…Mais, jaloux d’un amour doublement partagé,L’Olympe s’est, hélas ! cruellement vengé.

« Un soir, en regagnant ma demeure tranquille,Qu’à l’aube je quittai pour atteindre cette îleDont tu peux voir, là-bas, s’estomper les contoursSur la nappe des flots de nacre et de velours…— Car, chaque année, alors que la terre est fleurieEt que le renouveau jette sa broderieSur le sol dépouillé par le gel et l’hiver,Des pèlerins nombreux viennent, sous le ciel clair,Déposer une obole et de fraîches guirlandesDans le temple d’Éros Apollon qui commandeCette pointe de l’île ; — et, tous les ans, j’allaisEn ces lieux saints aussi chanter un chant de paix,Devant le tabernacle, au divin Citharède.Je célébrais sa gloire, et ma voix, dans l’air tiède,S’associait aux bruits des feuillages, du vent,Des passereaux ou bien au langage émouvantDes vagues qui pressaient doucement le rivage.Et, le soir, je quittais, pour ma maison sauvage,L’île remplie encor de pèlerins pieux,Tout ému de baiser les traits harmonieuxDe Nysa m’attendant sous le vieux bois de chênes,De sentir à mon cou, comme deux douces chaînes,Ses bras veinés d’azur, de santal parfumés,Et d’entendre, une fois de plus, ses mots aimés…

« En revenant ainsi de mon pèlerinage,Un soir, pour voir briller plus tôt le cher visageEt raccourcir un peu le chemin familier,Fort du devoir rempli, je pris par le hallier.Bientôt je débouchai dans notre closerie,Près du banc de gazon propice aux causeries,Étonné du grand calme et de n’entendre pas,Au tournant de l’allée enfin bruire un pas.J’avançai… Dur Destin, que n’ai-je, à cette vue,Expiré ? Sur cette herbe elle était étendue.Sa tête, que nimbaient ses légers cheveux d’or,Dans l’immobilité semblait plus belle encor,Et sa bouche si pure, à tout jamais fermée,Gardait ses fins contours d’intaille ou de camée…

« Je ne décrirai pas ma peine. La pudeurDe mon amour doit mettre une garde à mon cœur…Sache pourtant qu’au pied du myrte séculaireAuquel j’ai suspendu cette lyre, la claireDépouille de Nysa repose sous les fleurs…

« Et maintenant, poursuis ta route, ô Voyageur,Et ne t’étonne point si, contrainte au silence,Ma voix, de pleurs mouillée, et rauquement s’élanceEt heurte quelquefois sans douceur ton tympan.Pardonne ! Le chagrin a mis, en me frappant,Sur ma lèvre son sceau terrible, et le délireQui me jetait jadis aux cordes d’une lyreS’est vu changer en haine et blasphème les Dieux.Éloigne-toi sans bruit. Laisse-moi seul. Adieu.Et puisse la pitié que l’émoi te suggèreÊtre douce à Nysa, petite âme légère. »

94 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Lauriers de l’Olympe, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1907· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources