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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Lauriers de l’Olympe, 1907· Le jusant de la vie

Le passé

Pierre de Bouchaud· 60 vers

Pour Romain Rolland.

Lumenque juventæ
Purpureum…VIRGILE.
Les jeunes sont tousjours victorieux.
Tousjours le chant surmonte la froidure ;
Du gay printemps plaisante est la verdure,
Et le soleil en naissant est plus beau
Que le couchant qui se panche au tombeau.RONSARD.

L’ombre de ma Jeunesse en ces lieux erre encor.

Afin de retrouver le parfum des glycinesEt le calice frais et doux des boutons d’or,Sous le cèdre ou le pin qui perdent leur résine,Près des troncs argentés du hêtre ou du bouleau,Légère, elle revient sur l’aile des nuées.

Je l’aperçois là-bas. Elle contemple l’eauOù dansent des frissons de feuilles remuéesEt la courbe du lac dont la coupe d’azurRéfléchit, çà et là, le vol des hirondelles.

Un vif émoi se peint sur son visage pur.Elle suit du regard la trace des nacellesQui portent dans leurs flancs gonflés maint Souvenir.

Les voici tous, beaux de fiertés et d’allégressesEt le front couronné des roses du Désir ;Les voici tous : baisers, rêve, étreintes, ivresses ;Les voici tous : troubles du cœur, serments d’amour.Ils sont là qui vers toi tendent, ô ma Jeunesse,Leurs bras chargés des chères fleurs des anciens jours,Afin qu’on les accueille et qu’on les reconnaisseEt qu’à ce sûr rivage ils soient les bienvenus !…Reçois avec bonté leur grave et fier hommage.Ils quittent le passé pour toi. Sur leurs seins nusFlotte un pâle satin dont le mouvant sillageLaisse une odeur d’iris, de musc et de benjoin.

Regarde ! Les voici, tous penchés sur ton ombre.Accueille-les. Ils ont vers toi volé de loin.Ils ont brisé les gonds de fer de la mort sombre.Reconnais-les. Le temps n’a pas changé leurs traits.

Celui-ci, dont le chef s’enguirlande de roses,Est l’Amour… As-tu donc oublié ses attraits !Cet autre faisait fuir les tristesses moroses :On l’appelait Gaîté. Cet autre, dont la mainEffleure lentement les cordes d’une lyre,Se nommait Poésie ; et l’être surhumainQui, le cœur agité d’un frémissant délire,Montre d’un geste fier le ciel mystérieuxEt foule avec douceur la neige des narcisses :C’était l’éphèbe Espoir. Les éclairs de ses yeuxAnimaient le chemin, ô Jeunesse ! où tu glissesInvisible aujourd’hui sous les pommiers fleuris…

Leur voix en ces beaux lieux réveille un écho tendre,Car ils te savent là, Jeunesse, qui sourisDans ton blanc vêtement en les voyant descendreDes nacelles qu’Eurus guida sur le flot clair.Leur souffle tiède fait éclore les pervenches.Leur grâce est infinie ; et, quand ils passent, l’airPalpite avec des bruits de sources et de branches.Ils vont comme autrefois en se tenant la main,Le printemps dans le cœur et le rire à la bouche…

Mais toi qui n’attends point de radieux demain,Et qui ne courbes pas le gazon qui te touche,Car tu n’es plus qu’une ombre errant dans la forêt,Sois fière ! tu renais de la cendre des Heures,Puisque les Souvenirs, trahissant le secretDe l’Enfer ténébreux et des froides demeuresOù dorment à jamais les Instants révolus,Ressuscite la Vie en gestes de lumièrePour te permettre encor, Jeunesse qui n’es plus,De retrouver un peu de ta splendeur première.

60 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Lauriers de l’Olympe, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1907· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources