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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Lauriers de l’Olympe, 1907· Le jusant de la vie

Méditation

Pierre de Bouchaud· 84 vers

Ah ! ma vie est si parfuméeD’amertume intense et d’émoisQue j’en ai l’âme consuméeComme sous l’écorce le bois.

Je souffre tant de toute chose :De l’essor rapide des joursDont le vol jamais ne se pose,Et des fleurs aux règnes si courts ;

De l’éclat furtif de l’automne,Du trouble des ciels assombris,Du pampre frileux qui festonneLe chaume et les murs des pourpris :

Qu’il me semble, au fond de mon être,Comme en la coupe d’un lac bleu,Que se réfléchit et pénètreL’Univers de glace ou de feu.

Ah ! n’avoir pas connu la tendrePaix des cœurs restés sans désirs !N’avoir pas essayé d’étendreLa main vers de calmes plaisirs !

S’être senti l’âme si lourdeDe tous les parfums du printemps :Bluets, pavots et coquelourdes,Orangers, jasmins palpitants.

N’avoir jamais, sans une angoisse,Entendu revenir l’été,Et, sous le vent chaud qui le froisse,Gémir le tilleul argenté ;

S’être vu la cible où, sans cesse,Les jours vont décochant leurs traits ;L’asile offert à la tristesseDe tout ce qui vit, à jamais ;

S’être imprégné de l’âme obscureDes forêts, aux froides saisons ;Être mort avec la NatureQue l’hiver perce de glaçons ;

Avoir saisi dans ses mains tièdes,Pour la baiser et la guérir,L’âme du vent dans les pinèdes,Essoufflée et lasse à mourir ;

Plaint sous les fureurs de l’orage,L’églantine au tronc élancéÉparpillant à l’air sauvageSes roses de crépon glacé ;

Vécu des arbres et des plantesL’existence et la verte ardeur ;Connu l’effort des sèves lentesEt leur végétale vigueur ;

Goûté comme la blonde abeilleLes fleurs qu’un pollen poudre d’or ;Ou, sous l’abri vert d’une treille,Le raisin qu’y met fructidor ;

Compris et partagé la peineDes bourgeons mordus par le froid,Et qui dans leur gluante gaineSe referment avec effroi ;

Saigné des blessures profondesDu pétale, déchiqueté,Tordu, puis foulé par les ondesViolentes du vent irrité ;

Frémi sous l’abri de l’yeuseOu du palmier avec les lysOuverts à l’aube radieuse ;Tremblé comme le tamaris ;

Pleuré la fuite prompte et douceDes baumes épars sur les prés,De la rosée oignant la mousse,Des lointains par la nuit ombrés…

Ah ! dites-moi que ces souffrances,Mon cœur, vous ne les craignez pasEt que vous aimez leurs présencesEt le tendre bruit de leurs pas.

Car vous communiez par ellesAvec l’Univers tout entier.Ce sont les compagnes fidèlesVous appelant à la pitié,

Et forçant votre pâle vieA s’oublier dans leur émoi,Puis, devant leur large eurythmieA vibrer d’amour et de foi,

A renaître enfin de sa cendreAvec les jets du renouveau,Et, quand vient l’hiver, à descendreAvec la Nature au tombeau.

84 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Lauriers de l’Olympe, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1907· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources