Les Lauriers de l’Olympe, 1907· Prière aux muses
Prière aux muses
Chœur des Muses, ô Sœurs qui de l’Olympe insigneHantez le vallon vert et le sacré coteau,Euterpe, Calliope, Uranie, Érato,Terpsichore, Thalie, et toi, douce Clio :A vos divinités j’offre humblement cet hymne.
Charite au sein fleuri de pierres et de perles,Déesse aux regards bleus, Polymnie au beau flanc,Reçois d’un cœur ami l’hommage qu’en tremblantJe dépose à tes pieds voilés du péplum blancQue lèche en se mourant la vague qui déferle.
Fille de la Terreur, tragique Melpomène,Tendant vers l’Infini des rameaux de laurier,Vierge grave, ô ma Sœur, Pucelle à l’œil d’acierQui brandis la massue et le trait du guerrier :Je verse sur l’autel pour toi ma coupe pleine.
Chœur des Muses, essaim des Grâces précieusesQui suivez en chantant la route de beauté,Sans vous lasser jamais marchez à mon côté.Déposez sur mon front, étoile de clarté,Le diadème d’or enguirlandé d’yeuses.
Sur vos rythmes réglez mes désirs et ma vie.Laissez-moi reposer dans vos bras caressants.Faites fleurir le long de la route des ansLes fleurs de joie au parfum frais comme l’encens.Enivrez-moi de miel, de baume et d’ambroisie.
Aux champs où vient parfois votre troupe divine,Que j’entende toujours, Vierges, les légers bruitsDe vos robes frôlant les gazons roux, les fruits,La menthe, le jasmin, le colchique et le buis ;Et qu’invisibles, près de moi, je vous devine.
Charmez la fuite de mes jours. Charmez les heuresQui s’envolent plus vite au loin que les oiseaux.Posez-vous, chastes Sœurs, aux pointes des roseauxQue le zéphyr balance en fuyant sur les eaux,Et que sous vos baisers j’oublie un peu mes leurres.
Faites éclore en moi les rêves que l’automneParsème aux ravins bleus. Faites luire l’amourSur le front du mortel inconsolable et lourdDes souffrances d’antan. Et suspendez autourDu temple humain le grand trophée et la couronne.
Qu’à vous louer mon cœur jamais ne se refuse !Soient bonnes à ma voix vos lèvres de printemps.Vous qui ne craignez pas les injures du Temps,Rajeunissez mon cœur, mon esprit et mes sens,Et baignez mon visage aux sources d’Aréthuse.
O Chœur sacré, guidez vers Apollon mon âmeEt faites-la monter à l’infini des cieuxOù, parmi les splendeurs, les astres et les Dieux,Elle verra l’Idée aux rais harmonieuxSans voile se mouvoir dans un orbe de flamme.
Qu’à vos beaux seins ornés de menthe gladiéeJ’aspire avec respect, Vierges, le lait divin,Le lait que le penseur jamais n’absorbe en vain,Le lait pur comme l’onde et meilleur que le vin,Et qu’à suivre vos pas soit ma vie employée.
O Charites, rendez la Nature charmante,Lorsque dans les sentiers, qu’éclaboussent de sangLes pinceaux de l’automne au chef éblouissant,Le poète amoureux prie et rêve en passantSous les rameaux dorés au bras de son amante ;
Que l’ivresse, l’ardeur et la fierté de vivreDonnent à leur jeunesse un aspect surhumain.Jetez des iris blancs, semez à pleine mainDes lys couleur de neige et couleur de carminSur ces fronts de vingt ans que l’existence enivre.
Laissez au fond des cœurs meurtris germer l’extase.Tendez à l’horizon des écharpes d’argentEt voilez d’une gaze au beau reflet changeantLes pics majestueux des rêves protégeantL’Espoir qui trop souvent contre le sol s’écrase.
Pour adoucir l’âpre Destin des pauvres êtres,O Charites, tournez vers eux vos profils doux.Et sur l’aède fier et qui ne croit qu’en vous,Comme égide, étendez le bouclier de houx,La lance et l’arc noueux taillés au cœur des hêtres.
O Filles d’Apollon, Muses, troupe immortelle,Par vos ailes les airs sont doucement baisés,Lorsque, quittant le Pinde et ses vallons boisés,Vous venez au poète et vous le conduisezDans vos sentiers parés d’œillets et d’immortelles.
Ah ! qu’éternellement à vos belles fontainesL’Humanité vienne puiser ! Vos lyres d’orSeules ont le secret de la ravir encorAux neuf cieux triomphants où, dans un même accord,Coulent si noblement vos jours, divines Reines !
85 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Lauriers de l’Olympe, Paris, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1907· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources