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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Mirages, 1897· Inquiétudes

Ægri Somnia

Pierre de Bouchaud· 56 vers

DANS le grand repos de la nuit,Je rêve parfois à la tombe ;Un souffle funèbre en mon cœur, sans bruit,Tombe.

La Douleur vient sonner le glasAu seuil de mon cœur qui s’affole ;Un spectre angoissant que je ne vois pas,Vole…

J’entends distinctement passerDans l’air son aile diaphane.Sa hideur, sur mon cerveau sans penser,Plane.

J’entends des bruits mystérieuxGrincer dehors avec l’orageQui dans le ciel noir court et, furieux,Rage.

J’entends les vieux hêtres gémir…Et mon âme de peur s’imprègneEt l’horreur en moi - je me sens blêmir !Règne.

Le spectre déchire ma chair,Il m’étreint, il me déchiquète ;Son œil, scintillant comme un rais d’éclair,Guette

Sa triste proie agonisantAu milieu des affres de l’ombre ;Sous son poids mon être inerte et gisant.Sombre.

Je souffre ; par pitié, va-t’en,Démon… Pourquoi des lys d’opaleJonchent-ils, là-bas, les bords de l’étangPâle ?…

Quelle est l’amante aux regards fousQui vient s’asseoir près de ma couche ?Quels mots me dis-tu, caressants et doux,Bouche ?…

Ah ! Terreur ! voici que la MortPrès de moi maintenant se pose !Derrière elle on voit le ciel qui s’endort,Rose.

D’un doigt elle touche mon front,De l’autre elle me montre l’heure…Une orfraie au loin qui voltige en rondPleure…

« Lève-toi sans retard ; suis-moiEt pour les cieux partons ensemble. »Mon cœur palpitant de crainte et d’émoiTremble.

Mais j’accomplis l’ordre donné.Avec la Mort, parmi l’espace,Mon être, d’azur tout environné,Passe.

Soudain, vertigineusement,Plus léger qu’une frêle abeille,Je me sens tomber du bleu firmament,Et je m’éveille…

56 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Mirages, Lyon, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1897· numérisation books.google.com· Sources