Les Mirages, 1897· Chants de la nature
Clairs de lune
Au Vicomte André de Guerne.
O clairs de lune amis qui versez sur les rêvesLa sereine douceur de vos rayons d’argentEt qui laissez tomber un baiser indulgentSur la terre assoupie et les humaines trêves,Soyez bénis ! Il est si doux, le soir venu,De baigner sa pensée à votre clarté pureEt de noyer dans le sommeil de la NatureSes noirs chagrins. Pareils à quelque oiseau menuDont l’aile diaphane et fine effleure à peineLes choses dans son vol, vous caressez les fleursEt sur les diamants de la rosée en pleursMettez des feux tremblants qui brillent dans la plaineComme des yeux ouverts pour épier la nuit.
O clairs de lune amis, discrets, jamais moroses,Vous semez la fraîcheur au cœur charmant des roses.Parmi l’eau de l’étang qui se ride sans bruit,Vous traînez des reflets de lueurs indécises,Puis, baisant les boutons des nénuphars pâmés,Souriez mollement aux zéphyrs embaumésQui posent sur les flots leurs harpes imprécises.
O clairs de lune amis, vous calmez le Souci !L’homme, à vous contempler, s’abandonne. Il oublieSa misère, son mal ; et la mélancolieCesse, pour un instant, de l’opprimer ainsiQu’un écrasant fardeau qui fait saigner l’épaule,Car sa pauvre âme en proie au bel enchantementQue vous faites surgir, prestigieusement,Sortant de la limite où la fixe son rôle,Attache ses regards sur les cieux infinisEt vaste esprit que rien n’arrête ni ne lasseParticipe à la vie énorme de l’espace.Clairs de lune, soyez bénis !
32 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Mirages, Lyon, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1897· numérisation books.google.com· Sources