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un seul est le mot juste.

Les Mirages, 1897· Chants de la nature

Le vent

Pierre de Bouchaud· 80 vers

A monsieur Gilbert Augustin-Thierry.

UN long gémissement s’essore des sapins ;Sur leurs fûts convulsés penchent les aubépins.En des accords de harpe avoines et vulpinsLivrent leur onde à des caresses gracieuses.

Aux flancs de la colline on voit frémir les blés,Les trèfles, la luzerne et les orges perlés.Pareils à des oiseaux dans leurs bonds ondulés,Passent feuilles, pistils et flores précieuses.

Des voix graves, là-bas, résonnent lentement,Et le soleil, souvent voilé, luit tristement.

Par-dessus la rivière où se creusent des vagues,L’armature du pont, poussant des plaintes vagues,Agite sa crécelle avec des bruits de draguesQui grincent sans relâche et s’entendent au loin.

Sur le ruban qu’à l’horizon trace la route,La poussière s’élève et fait comme une voûteAux buissons qu’elle frange et saupoudre et veloute.Jusqu’aux toits des maisons montent des brins de foin.

En tous lieux, des milliers de lyres caressantesÉgrènent, par moments, leurs chansons languissantes.

Les nénuphars brisés inclinent, en tremblant,Leur coupe délicate au ras du flot hurlantEt les cétoines d’or dans le cœur vacillantDes roses vont cacher leurs corps de pierreries.

Le jet d’eau se contourne en bizarres dessins :Liquides éventails, cônes, trompes, buccins,Amphores, vases clairs gonflés comme des seinsOù le prisme élégant décrit ses broderies.

Fortes comme une mer, les houles des forêtsDéferlent leurs flots d’air sur le ciel, sans arrêts.

La source qui jaillit et sourd parmi les mousses,En rapides sursauts répand ses ondes doucesHors des vasques de marbre et va mouiller les poussesDes saules argentés où Pan rit aux éclats.

Parmi les bouleaux blancs, les ormes et les frênes,Dans les vallons ombreux, les combes, les garennes,Glissent éperdument les corps nus des sirènesAu pourchas d’un abri qu’elles ne trouvent pas.

Et triomphalement monte dans les espacesLa horde des clameurs terribles et rapaces.

Une trombe, parfois, ô papillons si beaux,Vous déchire et vous jette à de brusques tombeaux.De vos ailes d’azur les multiples lambeauxJonchent le sol emmi la gaze des phalènes.

Et les chevreuils, gagnant l’épaisseur des fourrés,Brament d’inquiétude ; anxieux, effarés,Ils ne vont pas chercher les pampres ni les présDont la verdure tendre anime monts et plaines.

Haussant sa violence énorme, l’aquilonHurle, stride, frémit et passe en tourbillon.

Parfois un repos tombe et plane sur les choses.Les joncs soupirent seuls comme des virtuosesPrès des bords de l’étang plantés de lauriers-rosesDont les flexibles jets succombent sous les fleurs.

Et puis, soudain, voici qu’avec des cris de rage,La rafale revient et fond comme un orageQue jamais rien n’arrête et rien ne décourageSur le sol ébranlé, saignant, couvert de pleurs.

Les rameaux convulsés que le vent déchiquèteS’entre-choquent avec des heurts fous de squelette.

Parfois on n’entend plus que de légers frous-frous.Des rythmes délicats succèdent au courrouxDe la trombe laissant encore des remousSur le satin de l’herbe ondulante et fiévreuse.

La trêve recommence et le calme reprendJardins, vallons, prairie et puis, de rang en rang,Les arbres dont se tait le murmure expirant.La nature dispense une paix bienheureuse.

Et l’on écoute alors des ramages d’oiseauxQui chantent l’accalmie et volent sur les eaux.

Au ciel ensanglanté par le soleil qui baisseLe rempart éclatant des grands nuages dresseSes lourds mâchicoulis, énorme forteresseDont les mobiles murs croulent à chaque instant.

Dans les vibrations de l’air, le crépusculePleure, mélancolique, en l’âme qui recule.Au fond des passés morts. La frêle renonculeDu Souvenir s’entr’ouvre au doux soir attristant,

Cependant que le vent mène sa longue plainteSur la terre endormie et de ténèbres ceinte.

80 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Mirages, Lyon, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1897· numérisation books.google.com· Sources