Les Mirages, 1897· Essor
Conseils graves
A José-Maria de Heredia.
ENTOUREZ Votre cœur d’un rempart de bonté,Faites-en l’oasis pleine d’ombre et de rêve ;Tendez virilement au but ; suivez sans trêveLe Devoir en dépit de son aridité.
Soyez doux et cléments ; ne broyez pas l’ivraie.Pourquoi briser la fleur que le Destin formaEt que sa main dans les champs vastes parsema ?Laissez vivre à la fois le pinson et l’orfraie.
Résistez aux chagrins. Domptez les vains émois.Ne soyez point gonflés du vain orgueil d’être hommesEt n’oubliez jamais qu’ici-bas nous ne sommesQue les jouets tremblants des heures et des mois.
Ne vous indignez pas contre l’épreuve dure :Le courage s’émousse à pleurer en enfant ;Il faut, pour le garder vivace et triomphant,Ne jamais exhaler ni plainte ni murmure.
Chérissez la clémence. Excusez les méfaits.Pardonnez aux jaloux leurs méchants cris de haines,Car le mal qui corrode et convulse leurs veinesLes empêche d’aimer et de goûter la paix.
Ne vous indignez point. Que les insultes vilesNe ternissent jamais le cristal de vos yeux :Les chênes qui, dans l’air, se dressent, radieux,Ne sentent pas ramper à leurs pieds les reptiles.
Faites comme eux : baignez vos fronts dans la clartéQui dispense la joie et les apothéosesDe l’Esprit. Contemplez sereinement les choses,Tout en communiant avec l’humanité.
Laissez courir à leurs plaisirs bas et frivolesLes gens pour qui la vie est un rire sans fin.Plaignez les insensés qui n’ont aucune faimDe Vérité. Soyez simples et bénévoles.
Nourrissez-vous du suc merveilleux des Pensers.Demandez au Savoir la myrrhe et le cinnameDe l’Idée, astre immense où s’illumine l’âme :Soyez purs comme l’aube éclose aux cieux rosés.
Restez maîtres de vous. Gardez une attitudeIndulgente aux hideurs de vos frères tombés ;Ne jetez point sur eux de regards dérobés,Mais ouvrez-leur les bras avec mansuétude.
Méditez l’importance et l’emploi de vos mots ;Ne parlez point à tort : il suffit d’une phraseDite en passant pour que l’âpre discorde embraseDes hommes jusqu’alors d’âme et de cœur jumeaux.
Pratiquez la vertu rare de tolérance.D’un calme digne et grand sachez ne point sortir.Bridez votre égoïsme. Aimez à compatirAux cris désespérés de l’humaine souffrance.
Sans nulle émotion laissez dire les sots.Répondez à l’insulte en pansant la Misère.Ayez pour le malheur une pitié sincère.Apprenez à braver la haine et ses assauts.
Aux mortels dédaigneux n’entr’ouvrez pas votre âme :Qu’elle soit le logis magnifique et divin,La tour de diamant qu’assiégeront en vainLes mornes passions que la colère enflamme.
Demeurez vigilants toujours. Résignez-vousAu triomphe impudent de toutes les sottisesAinsi qu’aux jugements méchants des convoitises.Ne prêtez pas l’oreille aux paroles des fous.
Croyez que l’existence est noble et sérieuse.Elle est l’arène vaste ouverte au grand EffortQui se rit du Néant, nargue le mauvais sort,Lutte, cherche et conquiert la palme glorieuse.
L’homme se survit par la Vaillance, ici-bas ;Le sillon qu’elle trace après lui reste encoreComme un vivant témoin empêchant qu’on ignoreSes travaux soutenus et ses vaillants combats.
68 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Mirages, Lyon, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1897· numérisation books.google.com· Sources