Les Mirages, 1897· Essor
Fraternité
A Sully Prudhomme.
Les hommes
O Problème éternel, insoluble toujours,Angoisse triste où l’incertain plonge nos âmes,Doute cruel, anxiété, mornes autours,Qui lacérez nos cœurs sous vos griffes infâmes !Dans le sombre présent, hélas ! qui nous diraLes mots prestigieux évoquant les féeries ?
Le poète
Que ne combattez-vous le doute ? Il vous tuera,Frères, en pénétrant vos poitrines meurtries.Ne vous détournez point de la sainte Beauté.Comme un astre serein éclairant notre route,Elle brille, immortelle, en sa virginité,Et sa lueur peut vous sauver de la déroute.Dès lors pourquoi trembler, frères, pourquoi gémir,Pourquoi chercher toujours à saisir l’impalpable ?Ne rêvons pas. Soyons valeureux sans frémir.Pour porter le nom d’homme il faut être capableD’Effort et d’Action. Haut les cœurs ! haut les cœurs !Ne nous laissons pas prendre aux futilités vainesEnvahissant l’esprit, parasites vainqueurs.Ah ! qu’il demeure intact le beau sang de nos veinesEt flue en nous toujours plus vif, toujours plus pur.
Oui ! je le sais, la route est pénible et les roncesEnsanglantent nos pas sous l’impassible azur.L’on est souvent bien las de trouver des réponsesAux phrases des railleurs qui nous montrent du doigt ;Mais est-ce une raison pour vêtir nos fronts d’ombre ?Lorsque le soir arrive : avoir fait ce qu’on doit,Avoir ouvert son cœur à l’humanité sombre,Avoir vibré, souffert, crié, mêlé ses pleursAux pleurs des cœurs brisés, voilà la récompenseQui nous fait oublier nos subtiles douleurs.L’égoïste mortel qui stérilement penseA ses seuls maux ne fait que grandir ses soucis.Donc n’analysons plus nos âmes et nos plaies ;Sortons de nous, quittons les sentiers rétrécis.De nous-même arrachons l’ortie et les ivraies.Ne nous complaisons plus à sonder l’affreux « moi ».Mêlons à nos meilleurs élans la foule entière.Il est si méprisable et mesquin notre émoiQuand il n’embrasse pas dans sa pure lumièreTous les êtres souffrants, ici-bas. La BeautéN’implique pas toujours la Forme symbolique ;Elle est faite souvent de noble charité,Elle donne à l’angoisse un dictame angélique,Adoucit le malheur au contact de sa main,Et prend part aux douleurs de tout le genre humain.
46 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Mirages, Lyon, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1897· numérisation books.google.com· Sources