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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les Mirages, 1897· Essor

Tristesses d’aïeuls douleurs d’adolescents

Pierre de Bouchaud· 60 vers

A Jean Labor.

FOULANT d’un pas craintif le gazon de la route,Les moroses vieillards marchent sans voir les cieux.Sous le soleil dorant l’azur délicieuxIls vont, les yeux baissés et l’esprit plein de doute.La joie a dès longtemps abandonné leurs cœursEt leurs espoirs se sont convertis en fumées :— Tels des pétales secs de fleurs inanimées.Leur taille s’est courbée au poids des ans vainqueurs.« Que nous font, disent-ils, l’éclat de la NatureEt sa pompe royale et ses prés et ses bois ?Nous les avons déjà contemplés bien des foisEt savons maintenant qu’ici-bas rien ne dure,Puisque tout au Néant doit disparaître un jour.La Vie en même temps que la Mort s’ensemence.Le Jour expire aux bras de la Nuit qui commence.Chacun de l’Univers doit sortir à son tour.C’est à nous de quitter l’existence traîtresse,Et nous n’aspirons plus qu’au suprême reposQui plongera nos corps dans l’éternel chaos. »En ces mots les vieillards exhalent leur détresse.Et le Printemps charmeur éclate sous leurs pas.De la gaîté s’échappe et ruisselle des choses ;Un hosannah d’amour sort de l’âme des roses,Mais les vieillards songeurs ne le comprennent pas.

O jeunesse, parfum des plus belles années,Toi dont chaque pensée au loin prend son essorVers le pays des songes bleus, ô cher trésorQui vois sans t’attrister tomber les fleurs fanées :Il arrive parfois qu’un voile sur ton frontS’étend comme au ciel pur les plis d’une ombre austère.Tu trembles au contact d’un angoissant mystèreQui creuse devant toi son abîme profond.Ainsi que les vieillards tu marches, anxieuse,Haletante et blessée aux ronces du chemin.Pour toi non plus l’espoir n’a pas de lendemainEt tu verses des pleurs, ô jeunesse joyeuse !

C’est que l’âpre douleur, assise à ton chevet,Assiège sans relâche et brise ta pauvre âme ;C’est que l’épreuve dure a soufflé sur la flammeQui dans tes clairs regards, ardente, s’élevait ;C’est que les lourds chagrins ont marqué leur empreinteSur tes traits délicats où souriait l’Amour ;C’est que les rêves, frais et tendres, tour à tourParés d’illusions, exempts de cette crainteQu’engendrent trop souvent les rancœurs d’ici-bas,Les dégoûts de la terre et la tristesse humaine ;Les rêves, fleurs de l’âme, adoucissant la chaîneDont l’affreuse existence embarrasse nos pas ;Semeurs d’enthousiasme orgueilleux et vivace,Cinname, baume doux, messagers de splendeursSe sont enfuis, oiseaux apeurés, dans l’espace,Car la Réalité leur montra ses hideurs.

Ah ! déborde, mon cœur, d’immuable tendressePour tous les jeunes fronts que tu verras frémirSous le trop lourd fardeau de la vie ou gémirEn proie au doute amer engendrant la détresse ;

Ne demeure jamais insensible à leurs cris.Ne te détourne pas de leurs âmes qui saignentEt penche-toi vers eux, même sans qu’ils se plaignent,Pour presser sur ton sein leurs tristes seins meurtris.

60 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Mirages, Lyon, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1897· numérisation books.google.com· Sources