Les Mirages, 1897· L’âme
Printemps triste
A Fernand Gregh.
UNE fois de plus le soleilSur la terre encor rajeunieVerse son déluge vermeil.
Sous l’étreinte chaude et bénieDes rayons s’entr’ouvrent les fleursPleines d’une joie infinie.
Baignant le sol, la sève en pleursVerse ses gouttes cristallines.Tout est parfum, tout est couleurs.
Dans les vallons, sur les collinesLes boutons roses du pêcherÉtalent leurs teintes câlines.
Déjà les oiseaux vont chercherParmi l’épaisseur des futaiesUn asile sûr pour nicher.
Le long des ruisseaux les saulaiesSont toutes pleines de chansons.Il sort des bruits d’ailes des haies.
De doux friselis, des frissonsSecouent parfois la forêt verte ;L’aubépin rit dans les buissons.
La prairie est déjà couverteDe crocus aux calices d’or ;L’ère du Printemps est ouverte.
La gaîté vole à plein essorDans l’azur de l’éther magiqueOù Phébus règne, Imperator.
Ce n’est plus le décor tragiqueDe l’hiver aux horizons noirs,Au jour bas, triste et nostalgique.
Avec les ramiers, les EspoirsSont revenus parer les choses.O frais parfums, gais nonchaloirs !
L’air est plein de métempsycoses.Les pollens voltigent, féconds,Autour des corolles mi-closes.
Les vierges portent sur leurs frontsDes couronnes de violettesDont les tapis couvrent les monts.
Pareilles à des bandelettes,Les clématites aux bras douxEnlacent le corps des athlètes
Érigeant sur leurs socles rouxAu milieu des hautains quinconcesLeurs torses de dieux en courroux.
Parmi les entrelacs des ronces,On voit les cloches des muguets,Des jacinthes et des oronces.
Mais, hélas ! vous restez muetsEn dépit du Printemps splendideEt de la Nature aux aguets,
Cœurs lassés que l’épreuve ride !Et quand le Renouveau souritChacun de vous demeure vide.
L’âpre liqueur qui ne taritJamais des regrets et des larmesVous brûle et vous endolorit.
Devant le triomphe et les charmes.De la jeune saison d’Amour,Vous ne pensez qu’à vos alarmes.
Tandis que tout vibre alentour,Vous ne songez qu’aux décevancesDe vos ans passés sans retour.
La vie, aperçue à distances,Vous paraît un jardin fanéDont vous êtes les survivances,
Pâles rejets au bois veinéDes tristes rides coutumières,Rejets au chef découronné.
Que vous font les jeux de lumièresSur les paysages joyeuxÉmaillés de roses trémières ?
Vers la beauté des vastes cieuxVous ne tournez plus vos prunelles,O pauvres cœurs trop anxieux !
Mais vous restez en sentinelles,Attendant de nouveaux surcroîtsA vos blessures éternelles.
Aussi, quand je songe à vos croix,Chères âmes, sœurs de la mienne,Je demeure saisi d’effrois.
Et malgré l’heure aérienne,Les fleurs, l’azur et les oiseaux,Le Printemps chantant son antienne
Dans la flûte des fins roseaux,Silencieusement je pleureSur tous les êtres bons et beaux
Dont l’angoisse terrible effleureLes fronts de bonheur autrefois grisés,Car je sais bien des cœurs brisés
91 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les Mirages, Lyon, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1897· numérisation books.google.com· Sources