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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Mélodies poétiques, 1890· Philosophie

A un peintre

Pierre de Bouchaud· 68 vers

O maître, qui savez manier le pinceauAvec l’habileté précoce d’un Apelle,Vous qui dans l’art cherchez la subtile étincellePour réchauffer votre âme aux purs rayons du Beau ;Vivez heureux ! La route est sombre au cœur qui doute,Et les chants des oiseaux ne sauraient éveiller,De ses mornes pensers, l’homme qui sur sa routeN’aperçoit point sans cesse un idéal briller.Pour lui plus de bonheur, il a fui ; tel un songeAux rayons de l’aurore évanoui soudain ;Son œil dans l’avenir avec tristesse plonge :Il méprise la joie et trouve l’espoir vain.Mais pour vous, mon ami, vous allez dans la vie,Élevant votre cœur et portant haut le front,Vous allez, surprenant la nature fleurieDans son puissant mystère et ses secrets. Ils fontNaître le goût très vif des spectacles sublimesEt rêver à l’Esprit divin, au Créateur,Qui sut former la terre et peupler les abîmesD’astres brillants soumis au souffle inspirateur.

Vous allez, conservant au cœur la paix sereine,Et des horreurs du jour vous détournez les yeux ;Épris de la clarté si belle des grands cieux,Vous restez ferme à l’ouvre et fidèle à la peine.Eh bien ! soyez béni ! Dans les sombres sentiers,Que l’on suit quelquefois sans savoir où l’on marche,Il fait bon rencontrer, pour raffermir sa marche,Un compagnon au bras solide et dont les piedsFoulent sans trébucher la terre détrempée.Son appui bienveillant rassure, aide, soutient ;La fatigue s’en va, la douleur n’est plus rien.Ainsi votre âme chaste et fortement trempéeSoutient et raffermit et charme tour à tour ;O peintre délicat ! Cet art où chaque jourVous puisez l’idéal de la pensée écloseEn couleur douce, en tons légers, en teinte rose,Cet art est le plus grand qui nous vienne des cieux.O vous, qui comprenez sa grandeur d’origine,Peintre qui respectez la peinture divine,Puissent ces chants vous plaire et vous charmer ces vœux.

Ils vous diront du moins qu’au milieu des luttes,Que les chercheurs du Beau livrent à leur esprit,L’on doit serrer les rangs pour prévenir les chutes,L’on doit s’associer pour vaincre le conflit,Trop souvent soulevé contre les grandes causes,Par des hommes jaloux de leurs apothéoses.

Ils vous diront aussi qu’aux régions du BeauSeul pays de l’Idée où l’Esprit se complaise !Il n’est pas de rival, car le même fardeauOppresse tous les fronts courbés sous la cimaise,Qu’au temple d’Idéal jadis Dieu cisela.Car tous au même but s’élancent, pris de hâte :Le peintre reproduit en couleur délicateL’éther dissimulant l’infini par delàLes montagnes, les lacs et les forêts ombreuses,Et les fleuves baignant dans leurs ondes joyeusesLes grands hêtres penchés et les peupliers blancs.Les poètes, saisis d’un superbe délire,Font résonner aussi les cordes de la lyre,Qui fut commise un jour à leurs êtres tremblants.Puis, voulant dans leurs vers mettre l’âme des choses,Ils célèbrent les bois, les frais vallons, les roses,Le soleil, ce flambeau du ciel, et l’infini.Dans l’azur leur chant monte humble, doux et béni.

C’est pourquoi le poète et le peintre sont frères,Frères en Idéal : c’est un lien sacré !Leur âme habite ensemble aux immortelles sphères,Où tout est joie, amour, extase et pureté.

68 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Mélodies poétiques, Lyon, HENRI GEORG, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1890· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources