Mélodies poétiques, 1890· Philosophie
Mélancolie
А MAURICE FAUCON
Lorsque j’ai voulu déployer mes ailes,Pour gagner l’espace immense où les cieuxÉtendent partout leurs nappes si belles,Que le grand soleil dore de ses feux ;
Lorsque j’ai voulu, méprisant la terre,Échapper enfin à sa dure loi,Arracher mon cœur, forcer à se taireL’amour que chacun souvent porte en soi .
Hélas ! vainement j’ai tenté la chose,Au ciel je n’ai pu diriger mon vol ;Adieu mes désirs d’une apothéose,Tristement je suis resté sur le sol.
Rêves d’Idéal, mes bien-aimés rêvesComme la rosée au soleil d’étéDisparaît ainsi dans les heures brèvesVous avez, amis d’un jour, déserté.
Je voulais pourtant vous faire renaître,Mais, peine perdue ! et le moindre effortPour vous rappeler fut stérile et traître :J’ai soudain senti tomber mon transport.
Qu’il m’eût été doux de laisser les hommes,Leurs maux, leurs soucis et leurs passions,Et tout ce chaos, hélas ! que nous sommes,Pour planer dans les blanches régions.
O les chers moments, les belles journéesQue j’aurais passés, là-haut, dans l’azur !Les heures de joie et de paix ornées,En extase auraient ravi mon cœur pur.
Pourquoi faut-il donc que si vite passentLes rêves du Beau qui naissent en nous ?Des réalités qui brisent et lassentNe pouvons-nous pas détourner les coups ?
Quand le seul repos qu’on ait dans la vieConsiste à brûler d’Espoir et de Foi,Quand par l’Idéal mon âme est saisie,Pourquoi vous plier, mes ailes, pourquoi ?
36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Mélodies poétiques, Lyon, HENRI GEORG, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1890· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources