Mélodies poétiques, 1890· Philosophie
Apparition de l’amour
A PAUL MARIÉTON
Marchez sur la pointe du pied,Car l’Amour a pris cette route,
Quand je croyais à sa dérouteEt que j’appelais l’Amitié.
Il n’est plus, le dieu, m’écriais-je,« Que la Grèce encensait jadis ;
« Où sont les Grâces et les Ris« Qui formaient son divin cortège ?
« Vainqueur, et son front radieux« Orné de pâles violettes,
« Embaumé par les cassolettes« Dont les parfums montaient aux cieux,
« Il resplendissait dans sa gloire,« Courbant les mortels sous sa loi,
« Méritant son beau nom de Roi,« Des cœurs il sonnait la victoire.
« C’est lui qui, formant la Beauté,La soumettait à son empire,
« Aux vierges dictant le sourire,« Qui rend le fier amant dompté.
« A des régions inconnues« Le dieu fixe aujourd’hui sa cour,
« Loin de ce terrestre séjour« Dont il fuit les déconvenues. : »
Mais à peine eus-je dit ces motsQue, tout éclatant de lumière
Et dans une splendeur princière,Parut l’Amour, vainqueur des maux.
A son aspect les brises caressantesEurent des sons doux et mélodieux ;Dans le lointain je vis s’ouvrir les cieuxEt j’entendis des voix retentissantes
Clamer : « Victoire ! Évohé ! C’est l’Amour !« Voyez flotter au vent sa chevelure ;
« Le dieu s’avance et de son cil mesure« L’endroit choisi pour fixer son séjour.
« En ses regards brille une flamme pure ;« Ses ailes sont pareilles aux légers
« Flocons de neige, et des fleurs d’orangers« Ornent son corps de leur blanche parure.
« Zéphyr joyeux le guide, le conduit,« Et sous ses pas répand des églantines
« Dont les couleurs fraîches et purpurines« Flamboient ainsi qu’un éclair dans la nuit. »
Auprès de moi le dieu prit place ;Mais je sentis battre mon cœur,
Et tout pénétré de terreur,Ému, je tombai sur la face.
Et je criai : « Ne t’en va pas,« Mon Dieu, mon Roi, reste, demeure !
« C’est toi la gaieté la meilleure !« Ah ! viens t’abriter dans mes bras.
« Par toi j’aurai sur cette terre« Tous les bonheurs qu’on peut rêver,
« Et tu m’apprendras l’art d’aimer« Comme autrefois tu sus le faire.
« Rempli de calme, je vivrai« De bons moments sous ton égide,
« Me riant du malheur perfide,« Toujours tranquille et toujours gai.
« Comme autrefois dans l’île sainte,« De fleurs j’ornerai tes autels,
« Et je te rendrai d’immortels« Honneurs dans ta céleste enceinte.
« Rempli du souvenir ancien• De tes cultes et de tes rites,
« Je chercherai des prosélytes« Pour te célébrer, dieu du bien.
« Foulant les parvis de ton temple,« Je ferai des libations
« Au dieu, maître des passions« Que tout admire et tout contemple.
« Héraut de tes arts caressants,« Noble maître des griseries,
« Je guiderai les théories« Des vierges, des adolescents,
« Jusqu’au seuil sacré dont la porte,« En restant ouverte à jamais,
« Nous protégera des mauvais« Moments que l’existence apporte. »
Je me tus alors, apaisé ;Mais j’aperçus la place vide
Où l’Amour discret et rapideUn seul instant s’était posé.
Et depuis lors, toujours je resteAuprès de l’herbe qu’il foula,
Où sa beauté se révélaDans toute sa grandeur céleste ;
Et j’appelle avec désespoirL’apparition fugitive,
Qui rendit mon âme captive,Car je gémis de ne plus voir
96 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Mélodies poétiques, Lyon, HENRI GEORG, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1890· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources