Mélodies poétiques, 1890· Paysages
Les cloches
A L. DE BERLUC-PERUSSIS
Dans l’air froid, au lointain, les carillons résonnent,Et leurs sons cadencés parviennent jusqu’à nous ;Dans le calme des champs les carillons très douxRéveillent la campagne et les bois qui frissonnent.
Tandis que le soleil d’hiver fait resplendirLes diamants perlés qui s’accrochent aux plantes,Les carillons joyeux, les cloches éclatantesParlent, et dans l’air froid leur son paraît grandir.
C’est le jour du repos, c’est fête, c’est dimanche.Le dimanche est très gai, quand vient l’hiver, aux champsEt que le soleil luit sur les chemins glissants :Sonnez, cloches, sonnez, la plaine est toute blanche.
Vous êtes les oiseaux de la maison de Dieu ;Vous chantez le repos aux travailleurs de terres ;Vous portez l’Idéal parmi vos notes claires,Parcourant le village, allant dans chaque lieu.
Vous prenez part à tous les deuils de la famille,Vous chantez la naissance et chantez les époux,Vos sons disent joyeux ou tristes comme nousLa mort, l’obscure mort, et le bonheur qui brille.
O cloches ! c’est pourquoi le poète est charméPar vos sons argentins qu’il chérit et qu’il aime ;Souvent il trouve en vous l’apaisement suprême,Par vos concerts très doux, il est souvent calmé.
Voix fraîches, au lointain vous répandez dans l’âmeUn peu de la douceur exquise de vos sons ;Vous endormez le cœur par vos douces chansons,Vous apportez la paix à l’esprit qui s’enflamme ;
Vous reposez toujours, vos notes de cristalS’élèvent dans les cieux comme un blanc vol de cygnes ;Vous terrassez le doute et ses conseils indignesEt montez jusqu’à Dieu, le suprême Idéal.
O cloches, donnez-moi de gagner les espacesEt de voler ainsi que vous aux cieux légers ;Donnez-moi d’oublier les soucis passagers,Pour ne voir que le Beau, pour marcher sur vos traces.
Donnez-moi de chanter les beaux jours du printempsEt d’attendre sans peur l’épreuve, car la vieAccable souvent ceux que l’existence lieA la terre, ce roc battu par les autans.
Cloches de mon pays, donnez-moi la sagesseDe profiter de l’heure et d’employer mes joursA servir la pensée, en poursuivant toujoursMa route vers le Bien, sans peine et sans faiblesse.
44 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Mélodies poétiques, Lyon, HENRI GEORG, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1890· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources