Mélodies poétiques, 1890· Philosophie
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A. B. R.
Le ciel est tout chargé de senteurs enivrantes ;Voici qu’aux troncs moussus la sève a reparu ;Les rameaux verts, chargés de leurs feuilles tremblantes,Frissonnent doucement : le Printemps est venu.
Sous les grands sapins noirs, muguets et violettesMettent leurs tons discrets et leurs parfums charmants,Et la sonorité des campagnes muettesSe remplit d’airs joyeux et de gazouillements.
Les travailleurs aux champs se dirigent en hâtePour tailler les sarments ou creuser le sillon ;Le grand tapis des blés ondule ; une hymne éclate,Que chante la Nature à Phébus Apollon.
Çà et là le verger s’égaye de fleurs blanches,Accrochant leurs flocons aux tiges des pommiers,Tout renaît, et l’on voit, parmi les jeunes branches,Après de longs ébats, se poser les ramiers.
C’est la saison bénie, Évohé ! c’est le TempsQue chantait Théocrite et célébrait Horace,Quand, ravis, au départ du froid et des autans,Ils faisaient dans leurs vers, Printemps, passer ta grâce.
C’est le moment d’aimer, oui, c’est l’instant sacré,Où, matin de la vie, adorable jeunesse,Tu sens aussi monter à ton cœur préparéLe songe de l’amour, la sève de l’ivresse.
C’est le moment des fleurs, du rêve et des baisersQui font naître les ris sur les lèvres rosées,Les entretiens à deux, les amoureux pensersRemplissant l’être de leurs mystiques rosées.
Pourtant au milieu du superbe décor,Qu’offre à mes yeux ravis la sereine Nature,Je songe avec effroi, je comprends mieux encorQue, malgré l’apparence, ici-bas rien ne dure.
Derrière le rempart protégeant le bonheur,Combien la dure vie amène de surprises,Combien sous le ciel bleu s’étale la douleur,Que de larmes après les minutes exquises !
Le temps fuit morne et calme ; il brise les humains,Il entraîne les jours, les mois et les années,Il fait naître l’hiver, il emplit les cheminsDe virginales fleurs, hélas ! bientôt fanées ;
Les sentiments si doux éclos au fond du cœurNe sont point à l’abri de sa main redoutable ;L’empreinte des baisers au souffle destructeurS’efface, qu’on pensait jadis ineffaçable.
O néant de la joie, ô vaine illusion,Germant au cœur de ceux qui s’attachent aux choses ;Brièveté de l’heure, affreuse intrusionDu Temps, dans le destin des hommes et des roses !
Qu’il est bon d’écarter son esprit loin de vous,Dominer en secret votre règne éphémère,Et, confiant en Dieu, bravant votre courroux,Demeurer sans désirs, sans haine, sans colère !
Qu’importe alors l’épreuve, à qui garde l’espoirAu Pays bienheureux qui n’est pas de ce monde,La vie est un passage et l’on est vite au soir :Ce qu’on bâtit sur terre en argile se fonde.
56 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Mélodies poétiques, Lyon, HENRI GEORG, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1890· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources