Mélodies poétiques, 1890· Philosophie
Élévation
A F. MISTRAL
Mon âme ouvre con aile et gagne les espaces ;Ici-bas, l’air épais, de miasmes trop chargé,Laissant sur son chemin d’indélébiles traces,Vient détourner le cœur du travail engagé !
La passion haineuse et que l’orgueil commandeArrête la pensée en son vol radieux ;L’azur étincelant et l’infini des cieuxDisparaissent, cachés à jamais, car l’offrandeQu’ils nous firent jadis d’un rayon d’idéal,S’est, hélas ! épuisée, et nous voyons le MalLever la tête et, fier, imposer son empire.Certe ! il peut triompher, son règne est respecté ;Entends-tu ses clameurs, ses gaietés et son rire !Mon âme ouvre ton aile et fuis l’humanité.
Fuis et méprise-les tous ces plaisirs stériles,Car l’existence est brève et nos jours sont comptés.Âme, pense à la Mort, pense aux morts emportés,Par un souffle funèbre, à leurs derniers asiles,Et rentre en toi, levant plus haut, toujours plus haut,Ton faible cœur que Dieu fait palpiter et vivre ;Ne te détourne pas de la route, aime à suivreDe grands pensers. Le Bien, qui sur le Mal prévaut,A la vertu fournit un triomphe superbe.Ah ! puissent la candeur et la sérénitéTe conserver riante au sein du monde acerbe,T’épargner les soucis de ce siècle agitéEt te donner la paix qui console, ô mon âme !
Enivre-toi souvent de parfums et de fleurs ;La Nature est si belle, et son règne réclameTant d’admiration pour toutes les couleursQu’elle étale à nos yeux en mère aimante et tendre !— O charmes doux, parfum des bois qui font entendre,Dans la brume du soir, de sourds frémissements ;Grands Arbres des forêts, que vos gémissementsDans le lointain, sont beaux et pleins de rêverie.N’êtes-vous pas aussi les blessés de la vie ?N’avez-vous pas souffert et lutté comme nous ?A travers vos rameaux les vents avec courrouxNe soufflèrent-ils pas ? Ainsi dans l’âme humaineDes souffles orageux se soulèvent parfois,En y semant soudain les terribles effrois,Les doutes, la tristesse et la douleur suprêmeDe voir que tout échappe et n’est qu’illusion.
Vos larges frondaisons, qui s’étalent vivaces,N’eurent-elles point, parfois, à subir les audacesDes vautours qui venaient, ô profanation !Déchirer vos rameaux sous leur serre cruelle ?— Nous-mêmes n’avons-nous pas souffert bien souventLes assauts répétés d’hommes, qui, méchamment,Portaient à notre cœur la blessure éternelleQui ne fait pas mourir, mais qui ne guérit pas ?
Vos fleurs, dont les parfums s’étendent dans la plaine,Durent subir aussi le contact et l’haleineDes reptiles, gîtés impudemment au basDe vos troncs vigoureux ; et votre cîme altièreS’inclina de dégoût, en supportant le poidsDes corps fangeux, chargés de bave meurtrière,Qui flétrissaient vos fruits, si brillants autrefois.
Oui ! vous avez subi le choc de la souffrance,Mais vous êtes restés, Arbres, dans l’espérance,Sans souci du présent, sans craindre l’avenir.Vous n’avez pas cessé d’abriter dans vos branches,Les rossignols joyeux, les tourterelles blanches,Et leurs gazouillements vous aidaient à subirSans faiblesse, l’effroi des grandes solitudes.Dans vos rameaux légers se cachèrent les nids,Oh ! les chants à votre ombre, oh ! les concerts bénisDes oisillons jaseurs, sereines multitudes !
Ainsi vous demeurez, ô géants invaincus !Dans l’air pur votre tête émerge, inaccessible,Vous planez, triomphants, dans l’espace intangible.Eh bien ! faisons ainsi que vous, et, convaincus,Cheminons vaillamment, car l’Idéal nous porte ;Élevons nos esprits dans l’air pur des pensers ;Arbres d’intelligence, à grandir empressés,Que la sève circule ardente, saine, forte,A travers nos rameaux superbement fleuris.Et quand l’épreuve arrive et que les jours mauditsAmènent les malheurs, engendrent la tristesse,Arbres ! tout comme vous demeurons sans faiblesseEt laissons notre front s’élever dans l’azur,En contemplant les cieux, dont l’éclat toujours purRepose, raffermit et tranquillise l’âme…Tendons à l’Idéal, car lui seul nous enflamme,Lui seul nous met au cœur l’amour de la Beauté,Il est l’emblème vrai de l’Immortalité.
86 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Mélodies poétiques, Lyon, HENRI GEORG, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1890· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources