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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Mélodies poétiques, 1890· Philosophie

Les deux amis

Pierre de Bouchaud· 52 vers

A AUGUSTE CHAUVIGNÉ

I

L’ami que j’aime est noble et grand,Sur les hauteurs il se repose ;Sans cesse épris de grandiose,A l’Idéal il va marchant.

Vers lui tournant mon regard triste,Je vois ses yeux fixés sur moiEt je lis en eux que leur foiDans mon œuvre toujours subsiste.

Pourtant son amitié voudraitQue, faisant un effort sublime,Je puisse atteindre un jour la cîmeOù ce noble esprit se complait.

A travers les gouffres horribles,Qui s’ouvrent béants entre nous,A travers les flots en courrouxEt les nuits sombres et terribles,

Lorsque vers lui j’élève enfinL’ouvre que je crois terminée,J’aperçois sa face animéeD’un rire inquiétant et fin.

Mais cependant sa raillerieVaut mieux qu’une approbation,Car son blâme est séductionEt sa colère, flatterie.

Cet ami si grand et si fort,Qui sur les hauteurs se repose,Sans cesse épris de grandiose,Cet ami se nomme l’Effort.

II

L’autre ami que chérit mon âme,Est lui-même chéri de tous,Il est charmant, fidèle et doux,Au cœur il fait jaillir la flamme.

Il rit et chante sans détour ;Il amène avec lui la joieEt réchauffe l’esprit en proieAux noirs soucis de chaque jour.

Pendant les brumes de l’automneEt les temps blafards de l’hiver,Il sait combattre, captiver,Et chasser l’ennui monotone.

Il est gai comme les oiseaux ;Pour mon existence stérile,C’est le fleuve qui rend fertileLe sol qu’il baigne de ses eaux.

Sa fraîche voix semble la briseQui revient, au printemps vermeil,Éveiller de leur long sommeilLes fleurs que le froid courbe et brise.

Cet ami que chérit mon âme,Que tous aiment profondément,Se nomme le Contentement,Et fait au cœur jaillir la flamme.

52 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Mélodies poétiques, Lyon, HENRI GEORG, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 1890· numérisation numelyo.bm-lyon.fr· Sources