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un seul est le mot juste.

Rythmes et Nombres, 1895· Esquisses et Paysages

En camargue

Pierre de Bouchaud· 116 vers

A Frédéric Mistral.

I Crépuscule

A l’Occident une flottilleDe petits nuages rosésComme un vol de flamants, scintilleAvec des reflets ardoisés.

Et sur leurs bords d’un vert intenseTranchant sur le cru du ciel bleu,Parfois, de distance en distance,Paraissent des gerbes de feu.

Le soleil dans des flots de soufre,Drapé de rayons et d’éclairs,Sous la mer dormante s’engouffreAux confins des horizons clairs.

Sur les grèves silencieusesLa brise commence à souffler ;On voit des mouettes gracieusesPresque au ras des vagues voler.

Des ormes d’un air de fatigueContournent leurs rameaux tordus ;Dans les chemins de la garigueIls font des gestes éperdus.

Et l’on dirait qu’à la nuit procheChaque triste fût déjeté,Auquel un rayon roux s’accroche,Se courbe, étreint d’anxiété.

Les tamaris aux feuilles fines,Portant des fleurs rouges de sang,Tendent leurs grappes coralinesVers le couchant éblouissant.

Et les derniers jeux de lumièrePosent des rubis constellésD’émeraude, sur la lisièreDe leurs taillis échevelés.

Le soir est venu, l’heure est pleineDe mélancolie et de paix ;Le calme de l’immense plaineGrandit au sein d’un noir épais.

Mais si la terre s’enténèbre,Les cœurs des hommes, à l’éveil,Gardent sous ce voile funèbreLe grand souvenir du soleil.

II La mer aux saintes-maries

Es lents remous du sable finL Que le flot roule sur la grève,Léger, limpide et cristallin,En un ondulement sans trêve,

Mettent tout le long de la merDe très délicates dentellesDont les baisers du vent amerEffacent les dessins trop frêles.

Des bateaux pêcheurs lentementDans le lointain fendent les vagues,Avec un mol balancement.A voir leurs silhouettes vagues,

Leurs mouvements rythmés et doux,Leur larges voiles dépliées,On dirait de grands oiseaux rouxNageant, les ailes éployées.

Des goëlands au vol hâtifPassent sur les barques latinesEn poussant un long cri plaintif,Et des pétales d’églantines

Semblent flotter dans les sillonsQue les rames laissent sur l’ondeQui se soulève en gros bouillonsAux flancs mous de la mer profonde.

Des tons rares d’hortensia bleuMélangés d’iris et de pourpre,Des tons discrets de camaïeuQu’un soleil déjà bas empourpre,

Des tons mauves et lilas clairsMêlés aux couleurs violettesDe l’améthyste, et puis des vairsUnis à des pâleurs de mouettes,

Des nuances d’acier fondantCourent parmi les ocres sombresEt les flammes de l’Occident,Sur les flots où, parsemé d’ombres,

Un grand voile rose indécisVient remplir la nuit descendanteJusqu’aux horizons imprécisDe luisances de braise ardente.

C’est l’heure où, mirant les flots lourds,La vieille église sarrasine.Profile ses énormes toursSur le ciel teinté de résine.

Ses murailles parlent encorD’un passé d’époques troublées,Et comme un poème de mortDressent leurs masses crénelées.

Mais en ce soir de calme paixL’édifice, étreint de silence,Semble oublier à tout jamaisSes souvenirs de violence.

Car le crépuscule enchantéRend l’heure présente si pureQu’il proclame la vanitéDe toute terrestre aventure.

Le bruit que font les conquérantsIci-bas n’est pas plus durableQu’un zigzag d’éclairs fulgurants,Et seule la Nature est stable.

III Pastel

LA pourpre des pampres d’automne,Couvrant les Ormeaux inclinés,Les pare de gloire et festonneDe flamme leurs troncs contournés.

Le long des fûts, parmi les landes,Leurs méandres capricieuxDisposent de frêles guirlandes,Tracent des dessins gracieux ;

Puis dans le fouillis des ramuresEt du feuillage jaune et vertOù l’Eurus a de frais murmuresS’évanouissent, à couvert.

Mais, par endroits, les clartés franches.Des rougeurs aux reflets mouvantsFont courir du sang sous les branchesComme sous la peau des vivants.

116 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Rythmes et Nombres, Lyon, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1895· numérisation books.google.com· Sources