Rythmes et Nombres, 1895· Au fil des Pensées
Réflexions
SUR une branche d’aubépineDeux ramiers se pâment d’amour.Les fleurs comme une neige fineTombent et volent alentour.
Rossignol, mésange, fauvetteSont les témoins de leurs serments ;Rouge-gorge et bergeronnetteGazouillent une ode aux amants.
L’air est doux, une griserieSort des bois où les bourgeons vertsÉclatent, et dans la prairieLes boutons d’or sont entr’ouverts.
Baignés par la chaude lumièreQue leur dispensent les beaux joursAvec leur ivresse première,Contents, insoucieux toujours,
Les ramiers s’aiment à leur aise ;Chaque petit bec amoureuxVa caresser l’autre, le baiseEt roucoule un chant langoureux.
Ils ne savent point que le termeDe leurs amours sera la Mort,Que le bonheur périt en germeSous la main sanglante du Sort.
Ils ignorent l’âpre blessureQu’engendre l’infidélité ;Pour eux la vie est bonne et sûre,Tout est pour eux félicité.
Ah ! tandis que l’homme se créeIci-bas ses propres malheursEt que son âme est perforéePar le Doute, enfant des douleurs ;
Qu’il mêle à ses amours des larmes,A ses plaisirs d’obscurs regrets,A ses beaux rêves des alarmes,La Mort à ses projets secrets :
Vos heures s’écoulent faciles,Vous ne craignez point du TrépasL’Inconnu, vous êtes tranquilles,O Ramiers, vous ne pensez pas.
40 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Rythmes et Nombres, Lyon, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1895· numérisation books.google.com· Sources