Rythmes et Nombres, 1895· Silhouettes de Saisons· III Automne
Le jour des morts
SUR les tombeaux, le jour des Morts, les chrysanthèmesparaissent tristement et frèlement dormir.Dans les vasques de marbre, en des langueurs extrêmesEt des airs résignés, on les perçoit blêmir.Ils mêlent leur douleur aux douleurs inguéries,Saignant au front de tous les passants soucieuxQui songent, arrêtés près des tombes fleuriesOù gisent pour toujours les restes précieuxDes disparus. Et sous le ciel que la Nuit plombe,Monte le frais parfum des chrysanthèmes blancs,Afin d’atténuer le deuil morne qui tombe,Si lourd, en ces instants cruels aux cœurs tremblants.
Ces suprêmes fleurs ont d’impalpables caressesDont la douceur répand quelque sérénitéDans les sentiers du cimetière où les détressesDes humains angoissés sanglotent d’âpreté !
Et sur les croix que des noms chers marquent encoreLes charitables fleurs s’enroulent chastement,Et tous les bien-aimés disparus qu’on adoreReçoivent leur hommage agréable et charmant ;Car malgré l’épaisseur de la couche de terreCouvrant leurs corps plongés dans l’éternel secretDu grand sommeil que rien ne trouble et rien n’altère,L’âme des chastes fleurs leur porte le regretEn même temps que l’oraison de ceux qui pleurentDe ne plus leur parler et de ne plus les voir.
Puis tout à coup, de longs rayons de lune effleurentLes antiques cyprès, générateurs, le soir,De spectres effrayants et grimaçants qui leurrent.
Et les tombeaux blafards ont des aspects troublantsSous la triste pâleur des chrysanthèmes blancs.
31 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Rythmes et Nombres, Lyon, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1895· numérisation books.google.com· Sources