Rythmes et Nombres, 1895· Silhouettes de Saisons· III Automne
Paysage et pensées d’automne
DANS les sentiers des parcs morosesOù l’automne éteint les couleursDes chrysanthèmes et des roses,Aux très maladives pâleurs,
Tout est repos, tout est mystère,Et les feuilles mortes des boisSe détachent, couvrant la terreDe tapis dorés par endroits.
Le Soleil meurt. Voici la brune.Le large disque opaliséDevient blafard comme la luneAu ciel d’émeraude irisé.
Pas un bruit. Parfois, fugitives,Rapides comme un trait lancé,Dans le taillis passent des grivesOu des perdrix rouge foncé.
Un assoupissement immenseS’empare des choses, du sol ;On dirait que le Temps commenceA ralentir un peu son vol.
Et dans les clairières lointainesLes cerfs ne viennent plus brouterLe cresson touffu des fontainesOu de la chaleur s’abriter.
Le calme est si profond que l’âmeDu promeneur silencieux.Sent tomber en elle la flammeDes vains désirs ambitieux.
L’époque où s’endort la Nature,Dépouillant les dons du Printemps,Montre qu’ici-bas rien ne dure :Joie et Soleil sont inconstants.
Car l’homme fonde sur le sableQui recherche, ici-bas, toujoursLa fixité d’un bonheur stable,La pérennité des beaux jours.
Ah ! comme toi, Nature, MèreQui portes sans t’anéantirLe poids de la saison amère,Le Sage doit savoir pâtir.
Restant au courage fidèle,Il doit, quand faiblissent ses pas,Prendre sur les arbres modèle :Ils sont debout dans les frimas,
Et conservent en eux la sèveQui dort en leurs cœurs toujours vertsEt qui rejaillira sans trêveAprès les farouches hivers.
C’est ainsi que le grave automne,Sous le ciel moins plein de clarté,Nous verse la paix et nous donneUn peu de sa sérénité.
52 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Rythmes et Nombres, Lyon, ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR, 1895· numérisation books.google.com· Sources