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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les poëmes de l’amour et de la mer, 1876· III L’amour divin

I. « Qu’ai-je donc ? le printemps me trouble et me soulève »

Maurice Bouchor· 17 quatrains, alexandrins, 68 vers

Qu’ai-je donc ? le printemps‖ me trouble et me soulève.Comme Mercure, j’ai‖ des ailes aux talons,Et pour m’épanouir‖ dans le ciel bleu du rêveJ’ai la légèreté‖ des divins papillons.

Dieu, comme mon cœur bat !‖ Pourtant, dans les ténèbresS’est endormi l’amour‖ de ma jeunesse en fleur ;Je l’ai mis dans la tombe‖ avec des chants funèbres,Et voici que je sens‖ se réveiller mon cœur.

Je n’aime pas, pourtant.‖ Mais le ciel est en joie,Mais les bois ont verdi‖ pendant que j’ai pleuré,Et la brise de Mai‖ sous qui le gazon ploieVa butiner l’encens‖ chez les roses du pré.

Et sur le bord des mers,‖ le long du sable lisse,En chantant un couplet‖ d’amour et de printemps,Comme un sylphe, marchant‖ bien moins qu’elle ne glisse,Passe une belle fille‖ et qui n’a pas vingt ans.

Ce n’est pas toi que j’aime,‖ ô belle jeune filleEn qui palpite et vit‖ la jeunesse des fleurs ;Et pourtant, sais-tu bien ?‖ ton œil superbe brille,Et je pourrais t’aimer‖ dans le rire ou les pleurs.

Ce n’est pas toi que j’aime,‖ et cependant je t’aime,Mon cœur te trouve belle‖ et te salue, ô toiDont les cheveux tressés‖ forment un diadèmePrès de qui pâlirait‖ la couronne d’un roi.

Vas en paix, car mon cœur‖ est mort dans ma poitrine,Car le souffle des vents‖ est plus doux que ta voix,Et quand la passion‖ gonflera ta narine,Je me réfugierai‖ dans le calme des bois.

J’écouterai chanter‖ les vagues immortellesQui roulent au soleil‖ en lançant des éclairs,Et quand j’évoquerai‖ mes amours infidèlesUn rire éblouissant‖ traversera les airs.

O vous que nous prenions‖ pour confidents naguère,Splendide ciel d’azur,‖ astres de diamant,Océan dont les flots‖ vibraient dans la lumièreEt voilait nos aveux‖ d’un murmure charmant ;

Certes, vous saviez bien‖ qu’insoucieuse et folleS’envolerait l’ardeur‖ des premières amours ;Et tout alors semblait‖ croire à notre paroleQu’un souffle cependant‖ emportait pour toujours.

Vous nous laissiez l’erreur‖ bien aimée et bénie,Quand nous nous parjurions,‖ vous mentiez avec nous ;Vous versiez dans nos cœurs‖ votre immense harmonieEt rien ne nous disait‖ que nous étions des fous !

Merci d’avoir menti,‖ car en nos âmes viergesCet infidèle amour‖ nous est resté sacré,Et les nuits d’autrefois‖ s’illuminent de ciergesQu’aux quatre coins du ciel‖ tient un ange éploré.

Vous nous avez laissés‖ dans notre bonheur vague,Eh bien ! soyez bénis,‖ car nous étions heureux ; —Depuis, le fiancé‖ n’a pu garder sa bague,Et c’est de vous, ô ciel,‖ que je suis amoureux !

C’est de vous, ô vallons‖ paisibles, pleins de roses,De vous, collines d’or‖ que baise le soleil ;De vous, ô chastes fleurs‖ depuis une heure écloses,Car nul visage humain,‖ fleurs, ne vous est pareil.

C’est de vous, sombres bois‖ dont le silence enivre,C’est de toi, vaste mer‖ qui palpites sans fin,Et que mon cœur troublé‖ sent frissonner et vivreQuand tu bondis devant‖ l’étoile du matin !

Ainsi donc vous pouvez‖ passer, ô filles brunes,Et vous dont le soleil‖ dore les cheveux blonds ;Je n’ai plus de chansons‖ que pour la douce lune,Je n’ai plus de baisers‖ que pour les papillons.

Vous ne me verrez plus‖ à genoux, l’œil en larmes,Je ne redoute plus‖ votre rire moqueur :La profonde nature‖ a d’invincibles charmesEt l’univers entier‖ va me remplir le cœur !

Versification

Forme
17 quatrains (quatrains)
Rimes
17(abab)
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
17 quatrains
Mots à la rime
a soulève / rêve féminineb talons / papillons masculinea ténèbres / funèbres féminineb fleur / cœur masculinea joie / ploie féminineb pleuré / pré masculinea lisse / glisse féminineb printemps / ans masculinea fille / brille féminineb fleurs / pleurs masculinea t’aime / diadème féminineb toi / roi masculinea poitrine / narine féminineb voix / bois masculinea immortelles / infidèles féminineb éclairs / airs masculinea naguère / lumière féminineb diamant / charmant masculinea folle / parole féminineb amours / toujours masculinea bénie / harmonie féminineb nous / fous masculinea vierges / cierges féminineb sacré / éploré masculinea vague / bague féminineb heureux / amoureux masculinea roses / écloses féminineb soleil / pareil masculinea enivre / vivre féminineb fin / matin masculinea brunes / lune féminineb blonds / papillons masculinea larmes / charmes féminineb moqueur / cœur masculine

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

68 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Les poëmes de l’amour et de la mer, Paris, Charpentier et Cie, Libraires-éditeurs, 1876· numérisation gallica.bnf.fr· Sources