Dernières chansons, 1869
LIV. La fille du fossoyeur
J’adore à présent l’héritièreDu vieux fossoyeur aux bras noirs.Je suis fidèle tous les soirs,Au rendez-vous du cimetière.
Toc ! Toc ! Toc ! On entend le bruitDu vieux qui bêche dans la nuit.
Avec sa tresse qui retombe,Ses yeux clairs et ses blanches dents,La belle pousse là dedansComme un rosier sur une tombe.
Toc ! Toc ! Toc ! On entend le bruitDu vieux qui bêche dans la nuit.
Ah ! La follette, la follette,Qui faisant la nique au curé,Emporte le Dies iræDans son cri joyeux d’alouette.
Toc ! Toc ! Toc ! On entend le bruitDu vieux qui bêche dans la nuit.
C’est sous la terre une querelleChaque fois qu’elle prend son vol.Les croix de fer sortant du solSemblent des bras, tendus pour elle.
Toc ! Toc ! Toc ! On entend le bruitDu vieux qui bêche dans la nuit.
Souvent même, dans l’ombre bruneTout le long des chemins sablés,On voit, tels que des coeurs troublés,Les tombeaux battre sous la lune.
Toc ! Toc ! Toc ! On entend le bruitDu vieux qui bêche dans la nuit.
Quand l’enfant qui saute et qui piaffeVa « du bon père »Au « bon époux »,Tout marbre, comme un billet doux,Veut lui glisser son épitaphe.
Toc ! Toc ! Toc ! On entend le bruitDu vieux qui bêche dans la nuit.
En rêvant je marche près d’elle :« C’est la voisine, n’est-ce pas,Dont on creuse le trou là-bas ?‒ moi, je t’aime ! » répond la belle.
Toc ! Toc ! Toc ! On entend le bruitDu vieux qui bêche dans la nuit.
Mais déjà les morts en suaireVont après nous, à pas furtifs.Je vois rôder entre les ifsCes roquentins de l’ossuaire.
Toc ! Toc ! Toc ! On entend le bruitDu vieux qui bêche dans la nuit.
‒ « Mets tes bras à mon cou, mignonne !Ils ont eu ce que nous avons ;Nous qui vivons, nous qui vivons,Embrassons-nous, la vie est bonne !
Toc ! Toc ! Toc ! On entend le bruitDu vieux qui bêche dans la nuit.
Nos baisers, en ces lieux funèbres,Pleins d’une large volupté,Jusqu’au fond de l’éternitéRetentissent dans les ténèbres.
Toc ! Toc ! Toc ! On entend le bruitDu vieux qui bêche dans la nuit.
Un jour ‒ bientôt ‒ quand ? ‒ je l’ignore.À quatre pas de ta maisonJ’irai dormir sous le gazon.Que tu seras charmante encore !
Toc ! Toc ! Toc ! On entend le bruitDu vieux qui bêche dans la nuit.
Ce jour-là, ce jour-là, ma belle,Au lieu d’oeillets et de lilas,Mon bouquet d’amoureux, hélas !Sera fait de jaune immortelle.
Toc ! Toc ! Toc ! On entend le bruitDu vieux qui bêche dans la nuit.
À l’heure où, selon nos coutumes,La maîtresse attendait l’amant,Je me mêlerai tristementAu troupeau des galants posthumes.
Toc ! Toc ! Toc ! On entend le bruitDu vieux qui bêche dans la nuit.
Quelque autre aura ta foi complète.Je te suivrai comme eux, ce soir.Et tu t’amuseras à voirLes soubresauts de mon squelette ! »
Toc ! Toc ! Toc ! On entend le bruitDu vieux qui bêche dans la nuit.
Versification
- Forme
- Quatrains
- Rimes
- 14{1(abba) 1(aa)}
- Mètre
- Octosyllabes
- Strophes
- 14 quatrains, 14 distiques
- Mots à la rime
- a l’héritière / cimetière féminine, classiqueb noirs / soirs masculine, classiquea bruit / nuit masculine, classiquea retombe / tombe féminine, classiqueb dents / dedans masculine, classiquea follette / d’alouette féminine, classiqueb curé / iræ masculine, classiquea querelle / elle féminine, classiqueb vol / sol masculine, classiquea brune / lune féminine, classiqueb sablés / troublés masculine, classiquea piaffe / épitaphe féminine, classiqueb époux / doux masculine, classiquea d’elle / belle féminine, classiqueb pas / là-bas masculine, classiquea suaire / l’ossuaire féminine, classiqueb furtifs / ifs masculine, classiquea mignonne / bonne féminine, classiqueb avons / vivons masculine, classiquea funèbres / ténèbres féminine, classiqueb volupté / l’éternité masculine, classiquea l’ignore / encore féminine, classiqueb maison / gazon masculine, classiquea belle / immortelle féminine, classiqueb lilas / hélas masculine, classiquea coutumes / posthumes féminine, classiqueb l’amant / tristement masculine, classiquea complète / squelette féminine, classiqueb soir / voir masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Dernières chansons, Paris, M. Levy, 1872· numérisation CNRTL (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales) http://www.cnrtl.fr/corpus/frantext/frantext.php· Sources