Poésies. festons et astragales, 1859
« Au temps que j’étais pur et tout léger d’années »
Inque suum furtim musa trahebat opus !OVIDIUS.
I
Au temps que j’étais pur‖ et tout léger d’années,Quand, pensif écolier,‖ je rêvais dans les bois,Toutes les nuits, alors,‖ de roses couronnées,S’inclinaient sur ma couche,‖ avec de douces voix ;
Alors les vents du ciel‖ berçaient de leur haleineMon sommeil étoilé‖ de blanches visions,Et tout mon cœur était‖ comme une ruche pleineOù chantaient les amours‖ et les illusions !
Alors flottaient au loin‖ des vierges gracieuses,Essaim au pas léger‖ dont j’entendais le bruit,Elles me regardaient,‖ sous leurs tresses soyeuses,Avec des yeux brillants‖ et noirs comme la nuit !
Puis partant, dans un songe,‖ au pays des sultanes,Je suivais la houri‖ pâle et le front voilé,Qui sur les golfes bleus,‖ au branle des tartanes,Mord, en rêvant d’amour,‖ l’ambre du narguilé !
Je suivais par les bois,‖ les vallons, les collines,Ces amants, sous la lune,‖ égarés deux à deux,Tandis que sous leurs pieds‖ le sable des ravinesCraquait, et que le vent‖ sifflait dans leurs cheveux !
J’enviais dans mon cœur‖ les jours delà jeunesseLes transports, les serments‖ et donnés et repris ;Cette félicité‖ qu’ont avec leur maîtresseLes beaux étudiants,‖ dans leur chambre à Paris !
Et de ces mille voix,‖ ineffable harmonie,De tous ces fronts charmants,‖ penchés sur mon sommeil,Une voix m’arrivait‖ plus douce et plus bénie,Un front, plus que tout autre,‖ était pur et vermeil !
Enfant aux cheveux blonds,‖ enivrante et timide,Femme, par la ; douceur,‖ ange, par la beauté,Dont l’âme rayonnait‖ dans un regard humide,Comme à travers les flots‖ un beau soleil d’été !
Je La voyais toujours‖ la dernière accourueA mon chevet joyeux,‖ où depuis j’ai pleuré ;Quand fuyait de ses sœurs‖ la troupe disparue,Elle disait : « Enfant,‖ c’est moi qui t’aimerai !
» C’est moi qui t’aimerai,‖ par les sentiers du monde !Moi, .qui consolerai‖ ton cœur, dans le chemin !… »Et, tous deux, à la classe‖ où la tristesse abonde,Nous descendions légers‖ et la main dans la main !
Bientôt tout frémissait,‖ vision fantastique !Livres, plumes, papiers,‖ travaux de chaque jour !Et du cahier qui tremble,‖ et du poëme antiqueSortaient de jeunes voix‖ qui me parlaient d’amour.
Enfant, elle courait‖ dans les vers de Virgile,Comme dans des sentiers‖ pleins d’oiseaux et de fleurs,Et nous cherchions, au fond‖ de l’amoureuse idylle,Un vieux chêne ignoré‖ pour y cacher nos pleurs !
Là nous causions tout bas,‖ là mes mains inquiètesEn de riants tableaux‖ ébauchaient l’avenir,Je dressais des villas‖ et de belles retraitesOù, le soir, en rêvant,‖ je l’écoutais venir !
Si bien que j’oubliais‖ et le thème et la classe,Et quand sonnait la cloche‖ à l’appel argentin,Le vieux maître disait,‖ bondissant à sa place :« Oh ! l’enfant paresseux‖ qui dort sur son latin ! »
II
Maintenant, j’ai connu,‖ j’ai vu, je sais le monde ;Les fantômes menteurs‖ se sont évanouis,Je n’ai plus, dans la nuit,‖ de troupe vagabondeQui verse à mon sommeil‖ ses rêves inouïs !
L’odalisque est trop loin,‖ la villa n’a pas d’hôte !Dans la chambre à Paris,‖ l’amour n’est pas venu,Aucune femme encor,‖ me suivant côte à côte,N’a soutenu mon pas,‖ suivies chemins perdu !
Pourtant j’ai rencontré‖ la vierge au doux visage,La vierge aux cheveux blonds,‖ qui n’a pas oublié !Toujours, j’ai vu son ombre,‖ à l’heure du naufrage,Toujours son cœur fidèle,‖ à mes destins lié !
C’était vous ! c’était vous !‖ ô ma muse ingénue !Bel ange aux rameaux verts,‖ nymphe au cothurne d’or !O vous qui, réchauffant‖ mon âme froide et nue,M’avez bercé, le soir,‖ comme un enfant qui dort !
Vous qui m’avez donné‖ les coupes d’ambroisiePour oublier le monde‖ et ses rêves d’un jour ;Vous dont le luth divin,‖ vous dont la poésieM’a consolé de tout,‖ et même de l’amour !
Car, lorsque je pleurais,‖ sur mon âme en ruineVous êtes descendue,‖ ô colombe de Dieu !Et j’ai senti mon cœur‖ bondir dans ma poitrine,Et s’élargir mon front‖ sous vos baisers de feu !
Versification
- Forme
- Quatrains
- Rimes
- 20(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 14 quatrains
- Mots à la rime
- a d’années / couronnées féminine, classiqueb bois / voix masculine, classiquea haleine / pleine féminine, classiqueb visions / illusions masculine, classiquea gracieuses / soyeuses féminine, classiqueb bruit / nuit masculine, classiquea sultanes / tartanes féminine, classiqueb voilé / narguilé masculine, classiquea collines / ravines féminine, classiqueb deux / cheveux masculine, classiquea jeunesse / maîtresse féminine, classiqueb repris / Paris masculine, classiquea harmonie / bénie féminine, classiqueb sommeil / vermeil masculine, classiquea timide / humide féminine, classiqueb beauté / d’été masculine, classiquea accourue / disparue féminine, classiqueb pleuré / t’aimerai masculine, classiquea monde / abonde féminine, équivalenteb chemin / main masculine, classiquea fantastique / antique féminine, classiqueb jour / d’amour masculine, classiquea Virgile / idylle féminine, classiqueb fleurs / pleurs masculine, classiquea inquiètes / retraites féminine, classiqueb l’avenir / venir masculine, classiquea classe / place féminine, classiqueb argentin / latin masculine, classiquea monde / vagabonde féminine, classiqueb évanouis / inouïs masculine, classiquea d’hôte / côte féminine, classiqueb venu / perdu masculine, classiquea visage / naufrage féminine, classiqueb oublié / lié masculine, classiquea ingénue / nue féminine, classiqueb d’or / dort masculine, classiquea d’ambroisie / poésie féminine, non classiqueb jour / l’amour masculine, classiquea ruine / poitrine féminine, classiqueb Dieu / feu masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.5· écart moyen à la rime classique 0.1
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
80 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies. festons et astragales, Paris, LIBRAIRIE NOUVELLE, 1859· numérisation gallica.bnf.fr· Sources