Poésies. festons et astragales, 1859
« J’aimai. Qui n’aima pas ? La vie est un voyage »
J’aimai. Qui n’aima pas ?‖ La vie est un voyage,J’eus vingt ans comme un autre,‖ et j’ai passé par là.Fut-elle blonde ou brune,‖ insouciante ou sage ?Que vous fait le trépied,‖ si mon âme y brûla ?
Puis j’appris qu’à tromper‖ les femmes sont habiles,J’ai bu ta lie amère,‖ ô vin des passions !Je pouvais, à mon tour,‖ m’en aller par les villes,Criant ma foi perdue‖ et mes illusions !
Oui, j’ai su votre mal,‖ ô faiseurs d’élégies,Et, par mon cœur qui saigne‖ averti que j’aimais,J’ai blanchi bien des nuits des feux de mes bougies,Mais j’eus cette pudeur‖ de n’en parler jamais !
Parce qu’une amoureuse,‖ un beau soir, est parjure,Ce n’est point un obstacle‖ à barrer mon chemin :Des plis de mon manteau‖ je cache ma blessure,Trop fier pour mendier, du cœur ou de la main.
Et puis, a parler net,‖ où donc est la vergogneDe suspendre sa lyre‖ auprès d’un cotillon ?L’art saint me parait propre‖ à toute autre besogneQu’à broyer la céruse‖ avec le vermillon !
Je n’aime point l’auteur‖ à. la flamme éternelleOui s’offre en holocauste‖ et périt chaque jour,Parasite imprudent‖ dont l’estomac rebelleN’est pas solide assez‖ pour digérer l’amour !
Je déteste surtout‖ le barde à l’œil humideQui regarde une étoile‖ en murmurant un nom,Et pour qui la nature‖ immense serait vide,S’il ne portait en croupe‖ ou Lisette ou Ninon !
Ces gens-là sont charmants,‖ qui se donnent la peine,Afin qu’on s’intéresse‖ à ce pauvre univers,D’attacher des jupons‖ aux arbres de la plaineEt la cornette blanche‖ au front des coteaux verts !
Certe, ils n’ont pas compris‖ tes musiques divines,Éternelle nature,‖ aux frémissantes voix,Ceux qui ne vont-pas seuls,‖ par les creuses ravines,Et rêvent d’une femme‖ au bruit que font les bois !
Ceux qui tout ruisselants‖ des larmes de l’aurore,Ceux qui tout parfumés‖ par la brise du soir,Ont gardé dans leur cœur‖ assez de place encorePour quelque souvenir‖ d’alcôve ou de boudoir !
Poëtes, à vos luths !‖ tout le reste est folie !Assez de Thibaudiers‖ ont de la passion !L’avenir est plus haut,‖ Italie ! Italie !…Qu’Énéas a bien fait‖ de planter là Didon !
Poëtes, à vos luths !‖ l’art est ce fleuve antiqueOù Thétis aux yeux verts‖ trempa son fils naissant.Il faut y plonger nu,‖ pour que le flot magiqueNous fasse autour du cœur‖ un bouclier puissant !
La foule a ses transports,‖ ses amours et ses haines,Ne mêlons point notre âme‖ à ce tumulte humain,Aux convives joyeux,‖ le choc des coupes pleines,A nous la lyre d’or,‖ au pilier du festin !
Versification
- Forme
- 13 quatrains (quatrains)
- Rimes
- 13(abab)
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 13 quatrains
- Mots à la rime
- a voyage / sage féminine, classiqueb là / brûla masculine, classiquea habiles / villes féminine, classiqueb passions / illusions masculine, classiquea d’élégies / bougies féminine, classiqueb j’aimais / jamais masculine, classiquea parjure / blessure féminine, classiqueb chemin / main masculine, classiquea vergogne / besogne féminine, classiqueb cotillon / vermillon masculine, classiquea éternelle / rebelle féminine, classiqueb jour / l’amour masculine, classiquea humide / vide féminine, classiqueb nom / Ninon masculine, classiquea peine / plaine féminine, classiqueb univers / verts masculine, classiquea divines / ravines féminine, classiqueb voix / bois masculine, classiquea l’aurore / encore féminine, classiqueb soir / boudoir masculine, classiquea folie / Italie féminine, classiqueb passion / Didon masculine, classiquea antique / magique féminine, classiqueb naissant / puissant masculine, classiquea haines / pleines féminine, classiqueb humain / festin masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 1.1· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
52 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies. festons et astragales, Paris, LIBRAIRIE NOUVELLE, 1859· numérisation gallica.bnf.fr· Sources