Œuvres poétiques, 1790· Idylles
III. Daphnis, Naïs
Hélène daigna suivre‖ un berger ravisseur ;Berger comme Paris,‖ j’embrasse mon Hélène.
C’est trop t’enorgueillir‖ d’une faveur si vaine.
Ah ! ces baisers si vains‖ ne sont pas sans douceur.
Tiens, ma bouche essuyée‖ en a perdu la trace.
Eh bien, d’autres baisers‖ en vont prendre la place.
Adresse ailleurs ces vœux‖ dont l’ardeur me poursuit.Va, respecte une vierge.
Imprudente bergère !Ta jeunesse te flatte ;‖ ah ! n’en sois point si fière :Comme un songe insensible‖ elle s’évanouit.
Chaque âge a ses honneurs,‖ et la saison dernièreAux fleurs de l’oranger‖ fait succéder son fruit.
Viens sous ces oliviers ;‖ j’ai beaucoup à te dire.
Non ; déjà tes discours‖ ont voulu me tenter.
Suis-moi sous ces ormeaux ;‖ viens, de grâce, écouterLes sons harmonieux‖ que ma flûte respire :J’ai fait pour toi des airs,‖ je te les veux chanter ;Déjà tout le vallon‖ aime à les répéter.
Va, tes airs langoureux‖ ne sauraient me séduire.
Eh quoi ! seule à Vénus‖ penses-tu résister ?
Je suis chère à Diane ;‖ elle me favorise.
Vénus a des liens‖ qu’aucun pouvoir ne brise.
Diane saura bien‖ me les faire éviter.Berger, retiens ta main…‖ berger, crains ma colère.
Quoi ! tu veux fuir l’Amour !‖ l’Amour, à qui jamaisLe cœur d’une beauté‖ ne pourra se soustraire ?
Oui, je veux le braver…‖ Ah !… si je te suis chère…Berger… retiens ta main…‖ laisse mon voile en paix.
Toi-même, hélas ! bientôt‖ livreras ces attraitsA quelque autre berger‖ bien moins digne de plaire.
Beaucoup m’ont demandée,‖ et leurs désirs confusN’obtinrent, avant toi,‖ qu’un refus pour salaire.
Et je ne dois comme eux‖ attendre qu’un refus ?
Hélas ! l’hymen aussi‖ n’est qu’une loi de peine ;Il n’apporte, dit-on,‖ qu’ennuis et que douleurs.
On ne te l’a dépeint‖ que de fausses couleurs :Les danses et les jeux,‖ voilà ce qu’il amène.
Tremble près d’un époux‖ et n’ose lui parler.
Eh ! devant qui ton sexe‖ est-il fait pour trembler ?
A des travaux affreux‖ Lucine nous condamne.
Il est bien doux alors‖ d’être chère à Diane.
Quelle beauté survit‖ à ces rudes combats ?
Une mère y recueille‖ une beauté nouvelle :Des enfants adorés‖ feront tous tes appas ;Tu brilleras en eux‖ d’une splendeur plus belle.
Mais, tes vœux écoutés,‖ quel en serait le prix ?
Tout : mes troupeaux, mes bois‖ et ma belle prairie,Un jardin grand et riche,‖ une maison jolie,Un bercail spacieux‖ pour tes chères brebis ;Enfin, tu me diras‖ ce qui pourra te plaire :Je jure de quitter‖ tout pour te satisfaire ;Tout pour toi sera fait‖ aussitôt qu’entrepris.
Oh ! s’il n’est plus‖ que lui qui te retienne,Il approuvera tout‖ dès qu’il saura mon nom.
Quelquefois il suffit‖ que le nom seul prévienne :Quel est ton nom ?
Daphnis.‖ Mon père est Palémon.
Il est vrai : ta famille‖ est égale à la mienne.
Rien n’éloigne donc plus‖ cette douce union.
Montre-les-moi, ces bois‖ qui seront mon partage.
Viens ; c’est à ces cyprès‖ de leurs fleurs couronnés ;
Restez, chères brebis,‖ restez sous cet ombrage.
Taureaux, paissez en paix :‖ à celle qui m’engageJe vais montrer les biens‖ qui lui sont destinés.
Satyre, que fais-tu ?‖ Quoi ! ta main ose encore…
Eh ! laisse-moi toucher‖ ces fruits délicieux…Et ce jeune duvet…
Berger… au nom des dieux…Ah !… je tremble…
Et pourquoi ?‖ que crains-tu ? Je t’adore.Viens.
Non, arrête… Vois,‖ cet humide gazonVa souiller ma tunique,‖ et je serais perdue ;Mon père le verrait.
Sur la terre étendueSaura te garantir‖ cette épaisse toison.
Dieux ! quel est ton dessein ?‖ tu m’ôtes ma ceinture.
C’est un don pour Vénus ;‖ vois, son astre nous luit.
Attends… si quelqu’un vient.‖ Ah ! dieux ! j’entends du bruit.
C’est ce bois qui de joie‖ et s’agite et murmure.
Tu déchires mon voile !‖ Où me cacher ? Hélas !Me voilà nue ! où fuir ?
A ton amant unie,De plus riches habits‖ couvriront tes appas.
Tu promets maintenant…‖ Tu préviens mon envie,Bientôt à mes regrets‖ tu m’abandonneras.
Oh ! non ! jamais… Pourquoi,‖ grands dieux ! ne puis-je pasTe donner et mon sang,‖ et mon âme, et ma vie ?
Ah !… Daphnis ! je me meurs…‖ Apaise ton courroux,Diane.
Que crains-tu ?‖ L’Amour sera pour nous.
Versification
- Forme
- Strophes variées
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 40 vers isolés, 1 sizain
- Mots à la rime
- a ravisseur / douceur masculine, classiqueb Hélène / vaine féminine, classiquec trace / place féminine, classiqued poursuit / s’évanouit / fruit masculine, classiquee vierge / bergère / fière / dernière féminine, classiquef dire / respire / séduire féminine, classiqueg tenter / écouter masculine, classiqueg chanter / répéter masculine, classiqueg résister / éviter masculine, classiqueh favorise / brise féminine, classiquee colère / soustraire féminine, classiquei jamais / paix / attraits masculine, classiquee chère / plaire / salaire féminine, classiquek confus / refus masculine, classiqueb peine / amène / esclave / reine féminine, classiquel douleurs / couleurs masculine, classiqueg parler / trembler masculine, classiquem condamne / Diane féminine, classiquen combats / appas masculine, classiqueo nouvelle / belle féminine, classiquep prix / brebis / qu’entrepris masculine, classiqueq prairie / jolie féminine, classiquee plaire / satisfaire féminine, classiqueb père / retienne / prévienne / mienne féminine, classiques nom / Palémon / union masculine, classiquet partage / ombrage / m’engage féminine, classiqueu couronnés / destinés masculine, classiquev encore / tremble / t’adore féminine, classiquew délicieux / duvet / dieux masculine, classiques Viens / gazon / toison masculine, classiquex perdue / verrait / étendue féminine, classiquey ceinture / murmure féminine, classiqued luit / bruit masculine, classiquen Hélas / appas masculine, classiqueq fuir / unie / envie / vie féminine, classiquen m’abandonneras / pas masculine, classiquez courroux / Diane / nous / époux masculine, classiqueb fait / promesse / Déesse féminine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
99 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Alphonse Lemerre, éditeur, 1899· numérisation gallica.bnf.fr· Sources