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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres poétiques, 1790· Élégies antiques

VI. L’Esclave

André de Chénier· distiques, alexandrins, 95 vers

Dire en quatre vers que, sur le rivage de telle île (la plus près de Délos), un jeune esclave délien venait dire ceci chaque jour :

Ah ! vierge infortunée !‖ était-ce la douleurQui devait de ton front‖ cueillir la jeune fleur ?Mais, oh oui ! que ton cœur‖ soit nourri d’amertume,Que des pâles regrets‖ la langueur te consume !Plutôt que si, crédule‖ à de nouveaux amants,Ils égaraient ta bouche‖ en de nouveaux serments,Et de vœux et d’amour‖ enivrant ton oreille,Ranimaient de ton front‖ l’allégresse vermeille.Ah dieux ! quand je péris !‖ quand l’absence et l’amour,Me versent du poison‖ sur chaque instant du jour,Quand les rides d’ennui‖ flétrissent ma jeunesse,Si quelque audacieux‖ et t’assiège et te presse,Si sa main se promet‖ de posséder ta main,Si, sans voir dans tes yeux‖ ni courroux ni dédain,Il dit : « C’est donc aux morts‖ que tu vis enchaînée ?Vierge, un deuil solitaire‖ est donc ton hyménée ?Est-ce à toi de vieillir‖ en des pleurs superflus ?Il ne reviendra pas ;‖ sans doute il ne vit plus ! »Il vit, il vit encore.‖ Il revient. Tremble ! Arrête.Crains que mon désespoir‖ n’invoque sur ta têteLes dieux persécuteurs‖ de qui manque à sa foi !Cette main, ces serments,‖ ces baisers sont à moi.Gardez-la-moi, Gémeaux,‖ fils et rois de notre île !Notre amour, sous vos yeux,‖ croissait dans votre asile,Et Junon Illythie,‖ et vous tous, dieux témoins,Qui du lit nuptial‖ prenez d’augustes soins,N’oubliez point l’absent‖ que les humains oublient !Je la confie à vous.‖ Que les nœuds qui nous lient,Les ordres maternels,‖ ma voix, nos premiers ans,Vos foudres, le remords‖ toujours, toujours présents,M’environnant son cœur‖ d’une garde éternelle,Si de quelque entretien‖ l’insidieux détourVoulait lui déguiser‖ quelque amorce d’amour,Tonnez, et qu’elle fuie.‖ Au sein des nuits peureuses,Faites entrer la foule‖ aux ailes ténébreusesDes songes messagers‖ de terreur et d’effroi,Pour me remplir ce lit‖ qui n’est permis qu’à moi.Agitez son sommeil‖ de lugubres images,Montrez-lui, montrez-lui,‖ sur de lointains rivages,Seul, son nom à la bouche,‖ et pâle et furieux,Ce malheureux qui meurt‖ en attestant les dieux !Nourrice d’Apollon, etc ....................................................Mer vaste ............................................................................................................ Et tes flots qui brisent les vaisseauxSont, auprès de mon cœur,‖ et calmes et tranquilles.

Triste vieillard, depuis‖ que pour tes cheveux blancsIl n’est plus de soutien‖ de tes jours chancelants,Que ton fils orphelin‖ n’est plus à son vieux père,Renfermé sous ton toit‖ et fuyant la lumière,Un sombre ennui t’opprime‖ et dévore ton sein.Sur ton siège de hêtre,‖ ouvrage de ma main,Sourd à tes serviteurs,‖ à tes amis eux-mêmes,Le front baissé, l’œil sec,‖ et le visage blême,Tout le jour en silence,‖ à ton foyer assis,Tu restes pour attendre‖ ou la mort ou ton fils.Et toi, toi, que fais-tu,‖ seule et désespérée,De ton faon dans les fers‖ lionne séparée ?J’entends ton abandon‖ lugubre et gémissant,Sous tes mains en fureur‖ ton sein retentissant,Ton deuil pâle, éploré,‖ promené par la ville,Tes cris, tes longs sanglots‖ remplissant toute l’île.Les citoyens de loin‖ reconnaissent tes pleurs.« La voici, disent-ils,‖ la femme de douleurs ! »L’étranger, te voyant‖ mourante, échevelée,Demande : « Qu’as-tu donc,‖ ô femme désolée ! »Ce qu’elle a ? tous les dieux‖ contre elle sont unis :La femme désolée,‖ elle a perdu son fils.Son fils esclave meurt‖ loin de sa main chérie.

Après son discours il se lève… mais la jeune… cachée, l’avait écouté, et, tout en larmes, courut à son père… O mon père, tu m’as promis de m’unir bientôt à… Celui-ci pleure son amante,… viens le voir au rivage, il invoque la mort, il pleure… Rends-lui sa liberté. Une larme vient humecter la paupière du vieillard…

« Eh bien, dit-il, enfant,‖ puisqu’ainsi tu le veux,Marchons. Ce jeune esclave‖ est donc bien malheureux ?Quel mortel est heureux ?‖ Nous souffrons tous. Il pleure ?J’ai pleuré. Jupiter‖ dans sa haute demeure,Dit encor le poète,‖ a deux grands vases pleinsDes destins de la terre‖ et du sort des humains.L’un contient les plaisirs,‖ les succès, l’allégresse,L’autre les durs revers,‖ les larmes, la tristesse.Jupiter, à l’instant‖ que nous venons au jour,Dans ces vases, pour nous,‖ va puisant tour à tour,Et nous mêle une vie,‖ hélas ! souvent amère.Plus d’un mortel n’ont part‖ qu’au vase de misère ;Mais le dieu ne veut pas‖ que nul mortel jamaisS’abreuve sans mélange‖ au vase des bienfaits.Et ceux-là sont heureux‖ et sont dignes d’envieQui pleurent seulement‖ la moitié de leur vie. »

Il s’approche, et mettant‖ les deux mains sur sa tête :« Oui, sois libre, Hermias !‖… Phœbus conservateur,Jupiter protecteur,‖ sauveur, libérateur,Et vous, dieux infernaux,‖ et vous, sœurs vengeresses,Et qui que vous soyez,‖ hommes, dieux et déesses,Je vous prends à témoin‖ qu’Hermias de DélosEst libre. — Va, mon fils,‖ et repasse les flots.Revois de ta Délos‖ la rive fortunée ;Dis à ta belle amante,‖ aux autels d’Hyménée,Qu’Ariston de Thénos‖ est un vieillard pieux,Qui porte un cœur humain‖ et respecte les dieux.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
44((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
4 distiques
Mots à la rime
a douleur / fleur masculine, classiqueb d’amertume / consume féminine, classiquea amants / serments masculine, classiqueb oreille / vermeille féminine, classiquea l’amour / jour masculine, classiqueb jeunesse / presse féminine, classiquea main / dédain masculine, classiqueb enchaînée / hyménée féminine, classiquea superflus / plus masculine, classiqueb Arrête / tête féminine, classiquea foi / moi masculine, classiqueb île / asile féminine, classiquea témoins / soins masculine, classiqueb oublient / lient féminine, classiquea ans / présents masculine, classiqueb détour / d’amour masculine, classiquea peureuses / ténébreuses féminine, classiqueb d’effroi / moi masculine, classiquea images / rivages féminine, classiqueb furieux / dieux masculine, classiquea blancs / chancelants masculine, classiqueb père / lumière féminine, classiquea sein / main masculine, classiqueb eux-mêmes / blême féminine, non classiquea assis / fils masculine, classiqueb désespérée / séparée féminine, classiquea gémissant / retentissant masculine, classiqueb ville / l’île féminine, classiquea pleurs / douleurs masculine, classiqueb échevelée / désolée féminine, classiquea unis / fils masculine, classiqueb veux / malheureux masculine, classiquea pleure / demeure féminine, classiqueb pleins / humains masculine, classiquea l’allégresse / tristesse féminine, classiqueb jour / tour masculine, classiquea amère / misère féminine, classiqueb jamais / bienfaits masculine, classiquea d’envie / vie féminine, classiqueb conservateur / libérateur masculine, classiquea vengeresses / déesses féminine, classiqueb Délos / flots masculine, classiquea fortunée / d’Hyménée féminine, classiqueb pieux / dieux masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.9· écart moyen à la rime classique 0.1

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

95 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Alphonse Lemerre, éditeur, 1899· numérisation gallica.bnf.fr· Sources