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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Œuvres poétiques, 1790· Idylles

I. La Liberté

UN CHEVRIER,UN BERGER

André de Chénier· distiques, alexandrins, 160 vers

Berger, quel es-tu donc ?‖ qui t’agite ? et quels dieuxDe noirs cheveux épars‖ enveloppent tes yeux ?

Blond pasteur de chevreaux,‖ oui, tu veux me l’apprendre ;Oui, ton front est plus beau,‖ ton regard est plus tendre.

Quoi ! tu sors de ces monts‖ où tu n’as vu que toi,Et qu’on n’approche point‖ sans peine et sans effroi !

Tu te plais mieux sans doute‖ au bois, à la prairie ;Tu le peux. Assieds-toi‖ parmi l’herbe fleurie ;Moi, sous un antre aride,‖ en cet affreux séjour,Je me plais sur le roc‖ à voir passer le jour.

Mais Cérès a maudit‖ cette terre âpre et dure ;Un noir torrent pierreux‖ y roule une onde impure ;Tous ces rocs, calcinés‖ sous un soleil rongeur,Brûlent et font hâter‖ les pas du voyageur.Point de fleurs, point de fruits,‖ nul ombrage fertileN’y donne au rossignol‖ un balsamique asile.Quelque olivier au loin,‖ maigre fécondité,Y rampe et fait mieux voir‖ leur triste nudité,Comment as-tu donc su‖ d’herbes accoutuméesNourrir dans ce désert‖ tes brebis affamées ?

Que m’importe ! est-ce à moi‖ qu’appartient ce troupeau ?Je suis esclave.

Au moins‖ un rustique pipeauA-t-il chassé l’ennui‖ de ton rocher sauvage ?Tiens, veux-tu cette flûte ?‖ Elle fut mon ouvrage.Prends : sur ce buis, fertile‖ en agréables sons,Tu pourras des oiseaux‖ imiter les chansons.

Non, garde tes présents.‖ Les oiseaux de ténèbres,La chouette et l’orfraie,‖ et leurs accents funèbres ;Voilà les seuls chanteurs‖ que je veuille écouter ;Voilà quelles chansons‖ je voudrais imiter.Ta flûte sous mes pieds‖ serait bientôt brisée :Je hais tous vos plaisirs.‖ Les fleurs et la rosée,Et de vos rossignols‖ les soupirs caressants,Rien ne plaît à mon cœur,‖ rien ne flatte mes sens :Je suis esclave.

Hélas !‖ que je te trouve à plaindre !Oui, l’esclavage est dur ;‖ oui, tout mortel doit craindreDe servir, de plier‖ sous une injuste loi,De vivre pour autrui,‖ de n’avoir rien à soi.Protège-moi toujours,‖ ô Liberté chérie !O mère des vertus,‖ mère de la patrie !

Va, patrie et vertu‖ ne sont que de vains noms.Toutefois tes discours‖ sont pour moi des affronts :Ton prétendu bonheur‖ et m’afflige et me brave ;Comme moi, je voudrais‖ que tu fusses esclave.

Et moi, je te voudrais‖ libre, heureux comme moi.Mais les dieux n’ont-ils point‖ de remède pour toi ?Il est des baumes doux,‖ des lustrations puresQui peuvent de notre âme‖ assoupir les blessures,Et de magiques chants‖ qui tarissent les pleurs.

Il n’en est point ; il n’est‖ pour moi que des douleurs :Mon sort est de servir,‖ il faut qu’il s’accomplisse.Moi, j’ai ce chien aussi‖ qui tremble à mon service ;C’est mon esclave aussi.‖ Mon désespoir muetNe peut rendre qu’à lui‖ tous les maux qu’on me fait.

La terre, notre mère,‖ et sa douce richesseNe peut-elle, du moins,‖ égayer ta tristesse ?Vois combien elle est belle !‖ et vois l’été vermeil,Prodigue de trésors,‖ brillant fils du soleilQui vient, fertile amant‖ d’une heureuse culture,Varier du printemps‖ l’uniforme verdure ;Vois le jeune abricot,‖ sous les yeux d’un beau ciel,Arrondir son fruit doux‖ et blond comme le miel ;Vois la pourpre des fleurs,‖ dont le pêcher se pare,Nous annoncer l’éclat‖ des fruits qu’il nous prépare.Au bord de ces prés verts‖ regarde ces guérets,De qui les blés touffus,‖ jaunissantes forêts,Du joyeux moissonneur‖ attendent la faucille.D’agrestes déités‖ quelle noble famille !La Récolte et la Paix,‖ aux yeux purs et sereins,Les épis sur le front,‖ les épis dans les mains,Qui viennent sur les pas‖ de la belle Espérance,Verser la corne d’or‖ où fleurit l’Abondance.

Sans doute qu’à tes yeux‖ elles montrent leurs pas ;Moi, j’ai des yeux d’esclave,‖ et je ne les vois pas.Je n’y vois qu’un sol dur,‖ laborieux, servile,Que j’ai, non pas pour moi,‖ contraint d’être fertile ;Où, sous un ciel brûlant,‖ je moissonne le grainQui va nourrir un autre,‖ et me laisse ma faim.Voilà quelle est la terre.‖ Elle n’est point ma mère,Elle est pour moi marâtre ;‖ et la nature entièreEst plus nue à mes yeux,‖ plus horrible à mon cœur,Que ce vallon de mort‖ qui te fait tant d’horreur.

Le soin de tes brebis,‖ leur voix douce et paisible,N’ont-ils donc rien qui plaise‖ à ton âme insensible ?N’aimes-tu point à voir‖ les jeux de tes agneaux ?Moi, je me plais auprès‖ de mes jeunes chevreaux ;Je m’occupe à leurs jeux,‖ j’aime leur voix bêlante ;Et quand sur la rosée‖ et sur l’herbe brillanteVers leur mère en criant‖ je les vois accourir,Je bondis avec eux‖ de joie et de plaisir.

Ils sont à toi : mais moi,‖ j’eus une autre fortune ;Ceux-ci de mes tourments‖ sont la cause importune.Deux fois, avec ennui,‖ promenés chaque jour,Un maître soupçonneux‖ nous attend au retour.Rien ne le satisfait :‖ ils ont trop peu de laine ;Ou bien ils sont mourants,‖ ils se traînent à peine ;En un mot, tout est mal.‖ Si le loup quelquefoisEn saisit un, l’emporte‖ et s’enfuit dans le bois,C’est ma faute ; il fallait‖ braver ses dents avides.Je dois rendre les loups‖ innocents et timides !Et puis, menaces, cris,‖ injure, emportements,Et lâches cruautés‖ qu’il nomme châtiments.

Toujours à l’innocent‖ les dieux sont favorables :Pourquoi fuir leur présence,‖ appui des misérables ?Autour de leurs autels,‖ parés de nos festons,Que ne viens-tu danser,‖ offrir de simples dons,Du chaume, quelques fleurs,‖ et, par ces sacrifices,Te rendre Jupiter‖ et les nymphes propices ?

Non ; les danses, les jeux,‖ les plaisirs des bergersSont à mon triste cœur‖ des plaisirs étrangers.Que parles-tu de dieux,‖ de nymphes et d’offrandes ?Moi, je n’ai pour les dieux‖ ni chaume ni guirlandes ;Je les crains, car j’ai vu‖ leur foudre et leurs éclairs ;Je ne les aime pas :‖ ils m’ont donné des fers.

Eh bien, que n’aimes-tu ?‖ Quelle amertume extrêmeRésiste aux doux souris‖ d’une vierge qu’on aime ?L’autre jour, à la mienne,‖ en ce bois fortuné,Je vins offrir le don‖ d’un chevreau nouveau-né.Son œil tomba sur moi,‖ si doux, si beau, si tendre !…Sa voix prit un accent !‖… Je crois toujours l’entendre.

Eh ! quel œil virginal‖ voudrait tomber sur moi ?Ai-je, moi, des chevreaux‖ à donner comme toi ?Chaque jour, par ce maître‖ inflexible et barbare,Mes agneaux sont comptés‖ avec un soin avare.Trop heureux quand il daigne‖ à mes cris superflusN’en pas redemander‖ plus que je n’en reçus !O juste Némésis !‖ si jamais je puis êtreLe plus fort à mon tour,‖ si je puis me voir maître,Je serai dur, méchant,‖ intraitable, sans foi,Sanguinaire, cruel,‖ comme on l’est avec moi !

Et moi, c’est vous qu’ici‖ pour témoins j’en appelle,Dieux ! de mes serviteurs‖ la cohorte fidèleMe trouvera toujours‖ humain, compatissant,A leurs justes désirs‖ facile et complaisant,Afin qu’ils soient heureux‖ et qu’ils aiment leur maître,Et bénissent en paix‖ l’instant qui les vit naître.

Et moi, je le maudis,‖ cet instant douloureuxQui me donna le jour‖ pour être malheureux ;Pour agir quand un autre‖ exige, veut, ordonne ;Pour n’avoir rien à moi,‖ pour ne plaire à personne ;Pour endurer la faim,‖ quand ma peine et mon deuilEngraissent d’un tyran‖ l’indolence et l’orgueil.

Berger infortuné !‖ ta plaintive détresseDe ton cœur dans le mien‖ fait passer la tristesse.Vois cette chèvre mère‖ et ces chevreaux, tous deuxAussi blancs que le lait‖ qu’elle garde pour eux ;Qu’ils aillent avec toi,‖ je te les abandonne.Adieu, puisse du moins‖ ce peu que je te donneDe ta triste mémoire‖ effacer tes malheurs,Et, soigné par tes mains,‖ distraire tes douleurs !

Oui, donne et sois maudit ;‖ car, si j’étais plus sage…Ces dons sont pour mon cœur‖ d’un sinistre présage :De mon despote avare‖ ils choqueront les yeux.Il ne croit pas qu’on donne :‖ il est fourbe, envieux :Il dira que chez lui‖ j’ai volé le salaireDont j’aurai pu payer‖ les chevreaux et la mère ;Et, d’un si bon prétexte‖ ardent à se servir,C’est à moi que lui-même‖ il viendra les ravir.

(Commencé le vendredi au soir 10, et fini le dimanche au soir, 12 mars 1787.)

Versification

Forme
Distiques
Rimes
79((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
24 distiques
Mots à la rime
a dieux / yeux masculine, classiqueb l’apprendre / tendre féminine, classiquea toi / effroi masculine, classiqueb prairie / fleurie féminine, classiquea séjour / jour masculine, classiqueb dure / impure féminine, classiquea rongeur / voyageur masculine, classiqueb fertile / asile féminine, classiquea fécondité / nudité masculine, classiqueb accoutumées / affamées féminine, classiquea troupeau / esclave / pipeau masculine, classiqueb sauvage / ouvrage féminine, classiquea sons / chansons masculine, classiqueb ténèbres / funèbres féminine, classiquea écouter / imiter masculine, classiqueb brisée / rosée féminine, classiquea caressants / sens masculine, classiqueb esclave / plaindre / craindre féminine, classiquea loi / soi masculine, classiqueb chérie / patrie féminine, classiquea noms / affronts masculine, classiqueb brave / esclave féminine, classiquea moi / toi masculine, classiqueb pures / blessures féminine, classiquea pleurs / douleurs masculine, classiqueb s’accomplisse / service féminine, classiquea muet / fait masculine, classiqueb richesse / tristesse féminine, classiquea vermeil / soleil masculine, classiqueb culture / verdure féminine, classiquea ciel / miel masculine, classiqueb pare / prépare féminine, classiquea guérets / forêts masculine, classiqueb faucille / famille féminine, classiquea sereins / mains masculine, classiqueb Espérance / l’Abondance féminine, classiquea pas masculine, classiqueb servile / fertile féminine, classiquea grain / faim masculine, classiqueb mère / entière féminine, classiquea cœur / d’horreur masculine, classiqueb paisible / insensible féminine, classiquea agneaux / chevreaux masculine, classiqueb bêlante / brillante féminine, classiquea accourir / plaisir masculine, classiqueb fortune / importune féminine, classiquea jour / retour masculine, classiqueb laine / peine féminine, classiquea quelquefois / bois masculine, classiqueb avides / timides féminine, classiquea emportements / châtiments masculine, classiqueb favorables / misérables féminine, classiquea festons / dons masculine, classiqueb sacrifices / propices féminine, classiquea bergers / étrangers masculine, classiqueb d’offrandes / guirlandes féminine, classiquea éclairs / fers masculine, classiqueb extrême / aime féminine, classiquea fortuné / nouveau-né masculine, classiqueb tendre / l’entendre féminine, classiqueb barbare / avare féminine, classiquea superflus / reçus masculine, classiqueb être / maître féminine, classiquea foi / moi masculine, classiqueb appelle / fidèle féminine, classiquea compatissant / complaisant masculine, classiqueb maître / naître féminine, classiquea douloureux / malheureux masculine, classiqueb ordonne / personne féminine, classiquea deuil / l’orgueil masculine, classiqueb détresse / tristesse féminine, classiquea deux / eux masculine, classiqueb abandonne / donne féminine, classiquea malheurs / douleurs masculine, classiqueb sage / présage féminine, classiquea yeux / envieux masculine, classiqueb salaire / mère féminine, classiquea servir / ravir masculine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 0.8· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

160 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Alphonse Lemerre, éditeur, 1899· numérisation gallica.bnf.fr· Sources