Œuvres poétiques, 1790· Idylles
VI. Lydé
« Laisse, ô blanche Lydé,‖ toi par qui je soupire,Sur ton pâle berger‖ tomber un doux sourire,Et, de ton grand œil noir‖ daignant chercher ses pas,Dis-lui : Pâle berger,‖ viens, je ne te hais pas.
« — Pâle berger aux yeux‖ mourants, à la voix tendre,Cesse, à mes doux baisers,‖ cesse enfin de prétendre.Non, berger, je ne puis ;‖ je n’en ai point pour toi.Ils sont tous à Mœris,‖ ils ne sont plus à moi.Mon visage est flétri‖ des regards du soleil.Mon pied blanc sous la ronce‖ est devenu vermeil.J’ai suivi tout le jour‖ le fond de la vallée ;Des bêlements lointains‖ partout m’ont appelée.J’ai couru : tu fuyais‖ sans doute loin de moi :C’étaient d’autres pasteurs.‖ Où te chercher, ô toiLe plus beau des humains ?‖ Dis-moi, fais-moi connaîtreOù sont donc tes troupeaux,‖ où tu les mènes paître,Pour que je cesse enfin‖ de courir sur les pasDes troupeaux étrangers‖ que tu ne conduis pas. »
Une femme, une poétesse, chante ainsi :
O jeune adolescent !‖ tu rougis devant moi.Vois mes traits sans couleur ;‖ ils pâlissent pour toi ;C’est ton front virginal,‖ ta grâce, ta décence ;Viens. Il est d’autres jeux‖ que les jeux de l’enfance.O jeune adolescent,‖ viens savoir que mon cœurN’a pu de ton visage‖ oublier la douceur.Bel enfant, sur ton front‖ la volupté réside.Ton regard est celui‖ d’une vierge timide.Ton sein blanc, que ta robe‖ ose cacher au jour,Semble encore ignorer‖ qu’on soupire d’amour.Viens le savoir de moi.‖ Viens, je veux te l’apprendre ;Viens remettre en mes mains‖ ton âme vierge et tendreAfin que mes leçons,‖ moins timides que toi,Te fassent soupirer‖ et languir comme moi ;Et qu’enfin rassuré,‖ cette joue enfantineDoive à mes seuls baisers‖ cette rougeur divine.Oh ! je voudrais qu’ici‖ tu vinsses un matinReposer mollement‖ ta tête sur mon sein !Je te verrais dormir,‖ retenant mon haleine,De peur de t’éveiller,‖ ne respirant qu’à peine.Mon écharpe de lin,‖ que je ferais flotter,Loin de ton beau visage‖ aurait soin d’écarterLes insectes volants‖ dont les ailes bruyantesAiment à se poser‖ sur les lèvres dormantes…La nymphe l’aperçoit,‖ et l’arrête, et soupire.Vers un banc de gazon,‖ tremblante, elle l’attire ;Elle s’assied. Il vient,‖ timide, avec candeur,Ému d’un peu d’orgueil,‖ de joie et de pudeur.Les deux mains de la nymphe‖ errent à l’aventure.L’une, sur son front blanc,‖ va de sa chevelureFormer les blonds anneaux.‖ L’autre de son mentonCaresse lentement‖ le mol et doux coton.« Approche, bel enfant,‖ approche, lui dit-elle,Toi si jeune et si beau,‖ près de moi jeune et belle.Viens, ô mon bel ami,‖ viens, assieds-toi sur moi.Dis, quel âge, mon fils,‖ s’est écoulé pour toi ?Aux combats du gymnase‖ as-tu quelque victoire ?Aujourd’hui, m’a-t-on dit,‖ tes compagnons de gloire,Trop heureux, te pressaient‖ entre leurs bras glissants,Et l’olive a coulé‖ sur tes membres luisants.Tu baisses tes yeux noirs ?‖ Bienheureuse la mèreQui t’a formé si beau,‖ qui t’a nourri pour plaire !Sans doute elle est déesse.‖ Eh quoi ! ton jeune seinTremble et s’élève ? Enfant,‖ tiens, porte ici ta main.Le mien plus arrondi‖ s’élève davantage.Ce n’est pas (le sais-tu ?‖ déjà dans le bocageQuelque voile de nymphe‖ est-il tombé pour toi ?)Ce n’est pas cela seul‖ qui diffère chez moi.Tu souris ? tu rougis ?‖ Que ta joue est brillante ?Que ta bouche est vermeille‖ et ta peau transparente ?N’es-tu pas Hyacinthe‖ au blond Phébus si cher ?Ou ce jeune Troyen‖ ami de Jupiter ?Ou celui qui, naissant‖ pour plus d’une immortelle,Entr’ouvrit de Myrrha‖ l’écorce maternelle ?Ami, qui que tu sois,‖ oh ! tes yeux sont charmants.Bel enfant, aime-moi.‖ Mon cœur de mille amantsRejeta mille fois‖ la poursuite enflammée ;Mais toi seul aime-moi,‖ j’ai besoin d’être aimée.Mon amour, aime-moi.‖ Sur l’herbe, chaque soir,Au coucher du soleil‖ nous viendrons nous asseoir. »Viens : là sur des joncs frais‖ ta place est toute prête.Viens, viens, sur mes genoux‖ viens reposer ta tête.Les yeux levés sur moi,‖ tu resteras muet,Et je te chanterai‖ la chanson qui te plaît.Comme on voit, au moment‖ où Phœbus va renaîtreLa nuit prête à s’enfuir,‖ le jour prêt à paraître,Je verrai tes beaux yeux,‖ les yeux de mon ami,En un demi-sommeil‖ se fermer à demi.Tu me diras : « Adieu,‖ je dors, adieu, ma belle.— Adieu, dirai-je, adieu,‖ dors, mon ami fidèle,Car le ............. aussi dort le front vers les cieux, »Et j’irai te baiser‖ et le front et les yeux.Ne me regarde point,‖ cache, cache tes yeux ;Mon sang en est brûlé ;‖ tes regards sont des feux.Viens, viens. Quoique vivant‖ et dans ta fleur première,Je veux avec mes mains‖ te fermer la paupière,Ou, malgré tes efforts,‖ je prendrai tes cheveuxPour en faire un bandeau‖ qui te cache les yeux.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 48((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6+6
- Strophes
- 3 distiques
- Mots à la rime
- a soupire / sourire féminine, classiqueb pas masculine, classiquea tendre / prétendre féminine, classiqueb toi / moi masculine, classiquea soleil / vermeil masculine, classiqueb vallée / appelée féminine, classiquea moi / toi masculine, classiqueb connaître / paître féminine, classiquea décence / l’enfance féminine, classiqueb cœur / douceur masculine, classiquea réside / timide féminine, classiqueb jour / d’amour masculine, classiquea l’apprendre / tendre féminine, classiquea enfantine / divine féminine, classiqueb matin / sein masculine, classiquea haleine / peine féminine, classiqueb flotter / d’écarter masculine, classiquea bruyantes / dormantes féminine, classiqueb soupire / l’attire féminine, classiquea candeur / pudeur masculine, classiqueb l’aventure / chevelure féminine, classiquea menton / coton masculine, classiqueb dit-elle / belle féminine, classiqueb victoire / gloire féminine, classiquea glissants / luisants masculine, classiqueb mère / plaire féminine, classiquea sein / main masculine, classiqueb davantage / bocage féminine, classiqueb brillante / transparente féminine, classiquea cher / Jupiter masculine, classiqueb immortelle / maternelle féminine, classiquea charmants / amants masculine, classiqueb enflammée / aimée féminine, classiquea soir / asseoir masculine, classiqueb prête / tête féminine, classiquea muet / plaît masculine, classiqueb renaître / paraître féminine, classiquea ami / demi masculine, classiqueb belle / fidèle féminine, classiquea cieux / yeux masculine, classiqueb yeux / feux masculine, classiquea première / paupière féminine, classiqueb cheveux / yeux masculine, classique
- Richesse
- extension moyenne des rimes 0.6· écart moyen à la rime classique 0.0
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
96 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres poétiques, Alphonse Lemerre, éditeur, 1899· numérisation gallica.bnf.fr· Sources