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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Les humbles, 1872

Le Petit Épicier

François Coppée· distiques, alexandrins, 100 vers

C’était un tout petit‖ épicier de Montrouge,Et sa boutique sombre,‖ aux volets peints en rouge,Exhalait une odeur‖ fade sur le trottoir.On le voyait debout‖ derrière son comptoir,En tablier, cassant‖ du sucre avec méthode.Tous les huit jours, sa vie‖ avait pour épisodeLe bruit d’un camion‖ apportant des tonneauxDe harengs saurs ou bien‖ des caisses de pruneaux ;Et, le reste du temps,‖ c’était dans sa boutique,Un calme rarement‖ troublé par la pratique,Servante de rentier‖ ou femme d’artisan,Logeant dans ce faubourg‖ à demi paysan.Ce petit homme roux,‖ aux pâleurs maladives,Était triste, faisant‖ des affaires chétivesEt, comme on dit, ayant‖ grand’peine à vivoter.Son histoire pouvait‖ vite se raconter.Il était de Soissons,‖ et son humble famille,Le voyant à quinze ans‖ faible comme une fille,Voulut lui faire apprendre‖ un commerce à Paris.Un cousin, épicier‖ lui-même, l’avait pris,Lui donnant le logis‖ avec la nourriture ;Et, malgré la cousine,‖ épouse avare et dure,Aux mystères de l’art‖ il put l’initier.Il avait ce qu’il faut‖ pour un bon épicier :Il était ponctuel,‖ sobre, chaste, économe.Son patron l’estimait,‖ et, quand ce fut un homme,Voulant récompenser‖ ses mérites profonds,Il lui fit prendre femme‖ et lui vendit son fonds.

— Quand on trouve un garçon‖ pareil, il faut qu’on l’aideDisait-il.La future‖ était aisée et laide,Mais ce naïf resta‖ devant elle tremblant ;Et quand il l’amena,‖ blonde en costume blanc,La boutique aux murs noirs‖ lui parut toute neuve.Or sa mère, depuis‖ quelques mois, était veuve.Vite il l’alla chercher‖ et lui dit, triomphant :

— Viens donc, tu berceras‖ notre premier enfant.

C’était déjà son rêve,‖ à cet homme, être père !Mais il ne devait pas‖ durer, le temps prospère :Sa femme n’aimait pas‖ le commerce ; elle étaitHargneuse, lymphatique‖ et froide ; elle restaitA l’écart et passait‖ des heures dans sa chambre.De sa boutique ouverte‖ au vent froid de décembre,Lui ne pouvait bouger,‖ mais ne se plaignait pas ;Car sa mère, en bonnet‖ et tricotant des bas,Était là, toute fière‖ et de son fils et d’elle,Tandis qu’il débitait‖ le beurre et la chandelle.Donc il était encor‖ satisfait comme ça.Mais, dans un mauvais jour,‖ sa femme s’offensaDe ce qu’il ne rut pas‖ seul comme elle, et l’épouse,— Vieille histoire, — devint‖ de la mère jalouse.Celle-ci comprit tout :— Mon enfant, j’avais cru,Lui dit-elle, pouvoir‖ bien vivre avec ma bru.Mais, à la fin, il faut‖ que je le reconnaisse,Je la gêne et ne puis‖ plaire à cette jeunesse.Je retourne à Soissons,‖ vois-tu, cela vaut mieux.

Elle dit, de l’air doux‖ et résigné des vieux,Et partit, sans pleurer,‖ mais affreusement triste.Hélas ! il n’avait pas‖ ce qui fait qu’on résiste.Il consentit, devint‖ plus morose qu’avantEt pria, tous les soirs,‖ pour avoir un enfant.Car c’était là son but,‖ décidément. Ce rêve,Cet instinct, ce besoin‖ le poursuivait sans trêve,Il n’avait qu’un désir,‖ il n’avait qu’un espoir :Être père ! c’était‖ son idéal. — Le soir,Quand un noir ouvrier,‖ portant un enfant rose,Entrait dans sa boutique‖ acheter quelque chose,Soudain il se sentait‖ plein d’attendrissement.

Mais les ans ont passé,‖ lentement, lentement.Il comprend aujourd’hui‖ que ce n’est pas possible ;Il partage le lit‖ d’une femme insensible,Et tous les deux ils ont‖ froid au cœur, froid aux pieds.— Ah ! les rêves aussi‖ durement expiésAllument à la longue‖ un désespoir qui couve !Cet homme est fatigué‖ de l’existence. Il trouve,— Où de pareils dégoûts‖ vont-ils donc se nicher —La colle et le fromage‖ ignobles à toucher.Il hait le vent coulis‖ qui souffle de la rue,Il ne peut plus sentir‖ l’odeur de la morue,Et ses doigts crevassés,‖ maudissant leur destin,Ont trop froid au contact‖ des entonnoirs d’étain !

Pourtant il brille encore‖ un rayon dans cette ombre.Derrière son comptoir,‖ seul, debout, le cœur sombre,Quand il casse du sucre‖ avec férocité,Parfois entre un enfant,‖ un doux blondin, tentéPar les trésors poudreux‖ du petit étalage.Dans la naïveté‖ du désir et de l’âge,Il montre d’une main‖ le bonbon alléchantEt de l’autre il présente‖ un sou noir au marchand.L’homme alors est heureux‖ plus qu’on ne peut le direEt, tout en souriant,‖ — s’ils voyaient ce sourire,Les autres épiciers‖ le prendraient pour un fou, —Il donne le bonbon‖ et refuse le sou.

Mais aussi, ces jours-là,‖ sa tristesse est plus douce ;S’il lui vient un dégoût‖ coupable, il le repousse ;Il rêve, il croit revoir‖ sa mère qui partit,Soissons, et le bon temps,‖ quand il était petit.Le pauvre être pardonne,‖ il s’apaise, il oublie,Et, lent, casse son sucre‖ avec mélancolie.

Versification

Forme
Distiques
Rimes
49((aa))
Mètre
Alexandrins· profil 6+6
Strophes
8 distiques
Mots à la rime
a Montrouge / rouge féminine, classiqueb trottoir / comptoir masculine, classiquea méthode / épisode féminine, classiqueb tonneaux / pruneaux masculine, classiquea boutique / pratique féminine, classiqueb d’artisan / paysan masculine, classiquea maladives / chétives féminine, classiqueb vivoter / raconter masculine, classiquea famille / fille féminine, classiqueb Paris / pris masculine, classiquea nourriture / dure féminine, classiqueb l’initier / épicier masculine, classiquea économe / homme féminine, classiqueb profonds / fonds masculine, classiquea l’aide / il / laide féminine, classiqueb tremblant / blanc masculine, classiquea neuve / veuve féminine, classiqueb triomphant / enfant masculine, classiquea père / prospère féminine, classiqueb était / restait masculine, classiquea chambre / décembre féminine, classiqueb pas / bas masculine, classiquea d’elle / chandelle féminine, classiqueb ça / s’offensa masculine, classiquea l’épouse / jalouse féminine, classiqueb tout / cru / bru masculine, classiquea reconnaisse / jeunesse féminine, classiqueb mieux / vieux masculine, classiquea triste / résiste féminine, classiqueb qu’avant / enfant masculine, classiquea rêve / trêve féminine, classiqueb espoir / soir masculine, classiquea rose / chose féminine, classiqueb d’attendrissement / lentement masculine, classiquea possible / insensible féminine, classiqueb pieds / expiés masculine, classiquea couve / trouve féminine, classiqueb nicher / toucher masculine, classiquea rue / morue féminine, classiqueb destin / d’étain masculine, classiquea ombre / sombre féminine, classiqueb férocité / tenté masculine, classiquea étalage / l’âge féminine, classiqueb alléchant / marchand masculine, classiquea dire / sourire féminine, classiqueb fou / sou masculine, classiquea douce / repousse féminine, classiqueb partit / petit masculine, classiquea oublie / mélancolie féminine, classique
Richesse
extension moyenne des rimes 1.3· écart moyen à la rime classique 0.0

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

100 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Œuvres complètes de François Coppée, Paris, Librairie L. Hébert, 1885· numérisation poesies.net· Sources