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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Sonnets intimes et Poèmes inédits, 1925· Première partie

Au théâtre

François Coppée· 21 quatrains, octosyllabes, 84 vers

On jouait un opéra-boufe.C’est le nom qu’on donne aujourd’huiAux farces impures dont pouffeNotre siècle si fier de lui.

On riait très fort. La machineÉtait bête, et sale souvent,Et se passait dans cette ChineDe théâtre et de paravent.

Poussahs, pagodes et lanternes,Vous voyez la chose d’ici.Et les Athéniens modernesBissaient les plus honteux lazzi.

Deux mandarins — on pâmait d’aiseA ce comique et fin détail —Étaient l’un maigre et l’autre obèseEt coquetaient de l’éventail ;

Et la convoitise sournoiseDes messieurs chauves et pesantsLorgnaient une jeune ChinoiseÂgée à peine de seize ans.

Adorable, l’air un peu bête,Toute de gaze et de paillon,Deux épingles d’or sur la tête,Elle semblait un papillon.

Elle n’était pas même émueEt, toute rose sous son fard,Forçait sa frêle voix en mueQu’étouffait l’orchestre bavard.

C’était bien la grâce éphémère,L’enfance, la gaîté, l’essor,Et l’on devinait que sa mèreNe l’avait pas vendue encor.

Je me sentais rougir de honteQuand elle disait certains mots,Comme la princesse du conteQui crachait serpents et crapauds.

Je songeais à la demoiselleQu’on invite en saluant bas,Et, baissant ses yeux de gazelle,Qui répond : « Je ne valse pas ; »

A l’héritière très titréeDe l’altier faubourg Saint-GermainQue suit un laquais en livréePortant le missel à la main ;

Et même à la libre grisetteQue font danser les calicotsDans des bals ayant pour musetteDes mirlitons peu musicaux.

Et je me disais : « Ouvrière,Fille de noble ou de bourgeois,A cette heure fait sa prièreOu rêve à l’amour de son choix ;

« Et, pendant ce temps-là, le père,Le frère, même un fiancé,Sont peut-être dans ce repaire,Devant ce spectacle insensé,

« Et, dans le vertige où les plongeCet art érotique et scabreux,Sans doute qu’aucun d’eux ne songeA cette enfant qu’on perd pour eux.

« Siècle de toi-même idolâtre,Époque aux grands mots puérils,Les spectacles de ton théâtreSont moins sanglants, mais sont plus vils.

« Cette innocente, encore dupe,Qui ne sait pas dans quel desseinOn fait aussi courte sa jupeEt l’on découvre autant son sein,

« Cette victime, c’est la tienne,Multitude aux instincts fangeux !C’est toujours la jeune chrétienneToute nue au milieu des jeux ;

« Ce sont toujours tes mille têtesFixant leurs yeux de basilicSur la femme livrée aux bêtes,Sur l’enfant jetée au public ! »

— Je m’indignais, et, sur la scène,Celle qui n’avait pas seize ansChantait un couplet trop obscènePour qu’elle en pût savoir le sens,

Et, l’horreur crispant ma narine,Loin du mauvais lieu je m’enfuis,Respirant à pleine poitrineL’air salubre et glacé des nuits.

Versification

Forme
21 quatrains (quatrains)
Rimes
21(abab)
Mètre
Octosyllabes
Strophes
21 quatrains
Mots à la rime
a opéra-boufe / pouffe féminineb aujourd’hui / lui masculinea machine / Chine féminineb souvent / paravent masculinea lanternes / modernes féminineb d’ici / lazzi masculinea d’aise / obèse féminineb détail / l’éventail masculinea sournoise / Chinoise féminineb pesants / ans masculinea bête / tête féminineb paillon / papillon masculinea émue / mue féminineb fard / bavard masculinea éphémère / mère féminineb l’essor / encor masculinea honte / conte féminineb mots / crapauds masculinea demoiselle / gazelle féminineb bas / pas masculinea titrée / livrée féminineb Saint-Germain / main masculinea grisette / musette féminineb calicots / musicaux masculinea Ouvrière / prière féminineb bourgeois / choix masculinea père / repaire féminineb fiancé / insensé masculinea plonge / songe féminineb scabreux / eux masculinea idolâtre / théâtre féminineb puérils / vils masculinea dupe / jupe féminineb dessein / sein masculinea tienne / chrétienne féminineb fangeux / jeux masculinea têtes / bêtes féminineb basilic / public masculinea scène / obscène féminineb ans / sens masculinea narine / poitrine féminineb m’enfuis / nuits masculine

Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.

84 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes de François Coppée, Paris, Alphonse Lemerre, 1925· numérisation poesies.net· Sources