Sonnets intimes et Poèmes inédits, 1925· Première partie
La partie de canot
Quelle chaleur sur l’eau !‖ Juin flambe. Pas un souffle.L’étroit canot, dont la‖ peinture se boursoufleAu soleil, va, le long‖ des rivages connus,Sous le rythmique effort‖ d’un rameur aux bras nus,Du bel André, qui vit,‖ l’été, sur la rivière ;Et devant le jeune homme‖ est assise à l’arrière— Jolie, en frais chapeau,‖ mais pâle et l’œil si las —Une femme qu’hier‖ il ne connaissait pas.Car, la veille, passant‖ à Paris la soirée,C’est dans un bal public‖ qu’André l’a rencontrée.Elle lui plut, avec‖ son air point effronté ;Mais, d’un lit de hasard‖ d’avance dégoûté,Il glissa deux louis‖ dans le gant de la filleEt lui dit :« Pas ce soir —‖ Mais, demain, sois gentilleEt viens me voir dans mon‖ bateau. Nous rirons, va !
Comme il n’y pensait plus‖ du tout, elle arriva.Pour rafraîchir le teint,‖ l’air pur, c’est la recette.Clarisse était charmante‖ en robe de grisette.Or, sa maîtresse étant‖ aux eaux, le libertinDit : »« Gardons celle-ci‖ jusqu’à demain matin. »
Puis, la voyant si douce‖ et tout intimidée,Il eut, ce bon garçon,‖ la délicate idéeDe traiter cette fille‖ en femme comme il faut ;Et, sans la tutoyer,‖ sans lui dire un seul motQui de son odieux‖ métier portât la marque,Il l’accueillit fort bien ;‖ et, tout de suite : « En barque ! »Oh ! quel enchantement‖ de filer sur les eaux !Sauf l’aigre cri de la‖ fauvette des roseauxEt le frais clapotis‖ des ondes sous la quille,Quel calme ! Au grand soleil,‖ la rivière pétille ;Le barbillon, là-bas,‖ saute et fait des plongeons.Mais André suit le bord,‖ à l’ombre, dans les joncs,Où, criblant le fond vert‖ du bleu noir de leurs ailes,Palpite un merveilleux‖ essaim de demoiselles.Un vieux pêcheur en train‖ de changer d’hameçon,Et qui voit cette femme‖ avec ce beau garçonDans ce léger canot‖ qui sous les saules glisse,Pense à son jeune temps,‖ sourit avec maliceEt dit entre ses dents :‖ Gentils, les amoureux ! »
Hélas ! n’envions pas‖ ceux qui semblent heureux.Ne rêvons pas d’amour‖ devant ce joli coupleEmporté par ce frêle‖ esquif sur l’onde souple.Car ce viveur blasé‖ n’a plus aucun désirDevant les tristes yeux‖ des filles de plaisir.
André suit, cependant,‖ son généreux caprice.Familier, mais très doux,‖ il cause avec ClarisseEn camarade, avec‖ des propos amusants.
« Supposez que nous nous‖ aimons depuis dix ans,Dit-il.Elle sourit.‖ La pauvre créatureGoûte l’heureux instant,‖ se grise de natureEt se laisse bercer,‖ les yeux clos à demi,Par le simple entretien‖ de ce discret ami.Devant elle, ramant‖ toujours dans l’ombre fraîche,Il lui montre en passant‖ les bons endroits de pêche,Sous l’arche du vieux pont,‖ ce coin qui fait tableau,Et l’exquise fraîcheur‖ des nénuphars sur l’eau.Enfin, las de jouer‖ du coude et de l’épaule,L’habile canotier‖ aborde sous un saule ;Et tandis que Clarisse,‖ ayant vu dans un préBeaucoup de fleurs des champs,‖ va les cueillir, AndréLa suit des yeux, content‖ de la voir si contente,Et qu’elle ait, grâce à lui,‖ cette heure de détente,Et qu’elle oublie un peu,‖ dans ce bain de plein air,La honte et les ennuis‖ de son métier d’enfer, »Le faux rire, l’amour‖ forcé, la noce abjecte.
« Qu’elle ait cette surprise,‖ au moins, qu’on la respecteUne fois, songe-t-il.Déjà sur le coteauLa paix du soir descend.‖ On remonte en bateau,Et, pour se mettre à table,‖ on accoste à la bergeOù brille la blancheur‖ des nappes de l’auberge.Là, Clarisse prend place‖ en face du rameur.On cause. Le vin clair‖ la met en belle humeur,Elle bavarde et rit‖ ainsi qu’une gamine ;Et l’homme, qui toujours‖ l’observe et l’examine,Constate qu’elle aussi,‖ par instinct délicat,N’a pas dit, en une heure,‖ un mot qui le choquât.Ah ! vraiment, la douceur‖ est la meilleure fée !Non, Clarisse n’est plus‖ la fille tarifée ;Plus un geste canaille‖ et plus trace d’argot ;Et son air sérieux‖ pour couper le gigotEt faire la salade‖ est d’une ménagère.
Mais la nuit est venue.‖ Une brise légèreÉmeut la feuille et passe‖ en l’air moins échauffé.Pendant que la servante‖ apporte le café,Les insectes de nuit‖ se brûlent à la lampe.Clarisse est accoudée‖ et, le doigt sur la tempe,Rêve. Les champs au loin‖ sont dans l’ombre noyés,Et la lune qui glisse‖ en haut des peupliersCaresse l’eau qui dort‖ de sa mélancolie.
Les yeux ainsi levés,‖ que Clarisse est jolie !Ce calme jour sur l’eau,‖ l’azur, l’odeur des boisL’ont refaite, un instant,‖ pure comme autrefois.Non, cette enfant aux yeux‖ candides n’est pas celleQui, morne et l’œil cerné,‖ tantôt, dans la nacelle,Regardait vaguement‖ nager les avirons.
Et l’homme, qu’un désir a troublé, dit :« Rentrons. »
Elle frémit alors,‖ comme lorsqu’on s’éveilleEn sursaut, redevient‖ ce qu’elle était la veille,Quand il la rencontra‖ dans ce bal, par hasard ;Et, sur André fixant‖ un triste et dur regard,Elle dit :« Vous voulez ?‖ — Oui, c’est vrai, je suis bête…C’est gentil de m’avoir‖ traitée en fille honnête.J’aurais voulu — Mais j’ai‖ tort, et tout doit finir…Sans cela, j’emportais‖ un trop bon souvenirEt je ne vous aurais‖ oublié de ma vie…Bah ! je suis folle — Allons,‖ puisque c’est votre envie. »
André n’a pas le cœur‖ brutal. Il a compris.Que sa bonté d’un jour‖ va perdre tout son prix.Le sacrifice est mince, en somme.« Eh bien ! la gareEst à deux pas, » dit-il.Il jette son cigareEt se lève. Bien vite,‖ elle accourt près de lui
« Vous ne m’en voulez pas !— Non,— Je puis partir ?— Oui.— Vous êtes bon.Le bras,‖ que je vous accompagne.
Ils vont, dans les parfums‖ si purs de la campagne,Dans l’innocente nuit,‖ dans la chaste fraîcheur.Et là, contre son bras,‖ André sent battre un cœur ;Et c’est sa récompense,‖ et tant d’émoi le touche.Enfin, l’on se sépare.‖ Elle lui tend sa bouche.Mais il a ce scrupule‖ encor, dans les adieux,De lui mettre un baiser‖ seulement sur ses yeuxDont il sent tressaillir‖ la paupière fermée.
Versification
- Forme
- Distiques
- Rimes
- 61((aa))
- Mètre
- Alexandrins· profil 6−6
- Strophes
- 15 distiques
- Mots à la rime
- a souffle / boursoufle féminineb connus / nus masculinea rivière / l’arrière féminineb las / pas masculinea soirée / rencontrée féminineb effronté / dégoûté masculinea fille / dit / gentille féminineb va / arriva masculinea recette / grisette féminineb libertin / Dit / matin masculinea intimidée / idée féminineb faut / mot masculinea marque / barque féminineb eaux / roseaux masculinea quille / pétille féminineb plongeons / joncs masculinea ailes / demoiselles féminineb d’hameçon / garçon masculinea glisse / malice féminineb amoureux / heureux masculinea couple / souple féminineb désir / plaisir masculinea caprice / Clarisse féminineb amusants / ans masculinea il / créature / nature féminineb demi / ami masculinea fraîche / pêche féminineb tableau / l’eau masculinea l’épaule / saule féminineb pré / André masculinea contente / détente féminineb air / d’enfer masculinea abjecte / respecte féminineb il / coteau / bateau masculinea berge / l’auberge féminineb rameur / humeur masculinea gamine / l’examine féminineb délicat / choquât masculinea fée / tarifée féminineb d’argot / gigot masculinea ménagère / légère féminineb échauffé / café masculinea lampe / tempe féminineb noyés / peupliers masculinea mélancolie / jolie féminineb bois / autrefois masculinea celle / nacelle féminineb avirons / dit / Rentrons masculinea s’éveille / veille féminineb hasard / regard masculinea dit / bête / honnête féminineb finir / souvenir masculinea vie / envie féminineb compris / prix masculinea somme / gare / il / cigare féminineb lui / pas / Non / partir / Oui masculinea bon / accompagne / campagne féminineb fraîcheur / cœur masculinea touche / bouche féminineb adieux / yeux masculinea fermée / aimée féminine
Avec la scansion affichée, chaque voyelle comptée est soulignée et numérotée au survol, les e muets comptés sont en gris, les e non comptés barrés, la césure marquée ‖, la rime soulignée. Les mètres, césures et rimes sont ceux relevés par le Corpus Malherbe, vérifiés par ses auteurs ; cliquer un vers le soumet au scandeur de MotJuste pour comparer.
134 vers· cliquer un vers pour le scander· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies complètes de François Coppée, Paris, Alphonse Lemerre, 1925· numérisation poesies.net· Sources