Poésie de Charles coran, 1887· De 1867 a 1869
Bataille de vins
Je soupe à huis clos, entre deux bouteilles,Devant un homard.Sauterne et PomardOnt l’esprit bavard ;Donnons-nous-en jusqu’aux oreilles !Volontiers je cause avec les glougloux ;Du blanc et du rouge alternons les coups,Soyons trois amis sans faire un jaloux.
« Moi, souffle le blanc dans son verre à patte,J’ai l’art de conter ;Veuille un peu goûter,Je vais l’enchanter.— Par moi l’on rit, et je m’en flatte,Chante le pourpré dans son rouge bord ;Je vais te ravir, goûte un peu, d’abord.— Parfait ! mes amis, buvons à l’accord. »
Sauterne répond : « Je hais le mélange,Ne prends que mon cru ;L’autre est un bourru,Régal de ventru !— J’exècre le gourmet qui change,Réplique Pomard ; breuvage de sotsQue ce conseiller d’ennuyeux propos !— Eh quoi ! mes amis, déjà des gros mots ? »
« Tu perds ton sang-froid, le Pomard excite,Dit le Bordelais ;Ces vins à coupletsTroublent le palais.— Sauterne endort, l’entrain te quitte,Fait le Bourguignon ; avec leurs grands airsIls glacent le cœur, ces flacons diserts.— Vos débats, amis, m’agacent les nerfs ! »
« Ton front devient lourd, rétorque Sauterne ;Vois, le rouge agit :La fièvre surgit ;Ta santé ci-gît.— Effet du blanc ! ton œil est terne,Riposte Pomard ; ce gâte-repasConduit ta gaîté de vie à trépas.— Assez, mes amis, ne m’achevez pas ! »
« Quoi ! tu laisserais un fond de bouteille ?Geint, toujours coulant.Le Bordeaux dolent ;J’en suis tout tremblant.— Tudieu ! quel affront pour ma treille !Jure le Bourgogne ; ah ! tu t’échappaisQuand je verse encor ? j’en deviens épais.— Alors, mes amis, arrosons la paix. »
Je force à trinquer les rivaux de verre.Mais à les pousser,A trop les presser,Je vais les casser.Imprudemment je persévère :Mes deux gobelets jettent les hauts cris ;Sur le couvert tombe un tas de débris ;Et je sors de table un tantinet gris.
56 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources