Poésie de Charles coran, 1887· De 1867 a 1869
Dans l’herbe
Par bonté d’un père en tout sage,Mis au vert chez ma grand’mamanJ’ai vécu cinq ans du jeune âgeSur le pâtis de l’Isle-Adam.
J’ai poussé parmi l’herbe folle,Comme un modeste liseron ;Je gaminais, après l’école,Avec le trèfle et le mouron.
Quand je partis pour le collège,Les moindres brins mes chers amisSemblaient me plaindre. Où donc allais-je ?Où le gazon n’est guère admis.
Depuis lors j’ai couru le monde,J’ai rendu mon sort orageux ;Ah ! que ma course vagabondeM’a conduit loin des premiers jeux !
Après quarante ans de tumulte,Rassasié d’heur et malheur,Je renais doucement au culteDes pâtis dont l’herbe est en fleur.
Dès qu’un regret me décourage,Mon chagrin prend la clef des champs ;Je m’en vais dans un pâturageRetrouver mes premiers penchants.
Je me couche entre les fleurettes :Les petits bouquets tout joyeuxDressent leurs pompons, leurs aigrettes,Pour me regarder dans les yeux ;
Ces bonnes gens ont l’air de croireQu’il leur souvient de mon prénom,Comme s’ils gardaient la mémoireDe m’avoir eu pour compagnon.
« Humble flore de mon enfance,Brins d’herbe qui me caressez,Prenez une heure ma défenseContre l’ennui des jours passés. »
36 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources