Poésie de Charles coran, 1887· De 1873 a 1878
Devoirs funèbres
Assiégé par les ans, bientôt réduit, j’ai l’âgeDe penser à soustraire aux horreurs d’un pillageMes richesses. Moi mort : lettres, cheveux, portraits,Rubans, bouquets fanés, vous tous, mes biens secrets,Qu’allez-vous devenir ? Les dresseurs d’inventairesForceront-ils le coffre abri de vos mystères !Je les vois vous saisir, vous dénier un prix,Vous jeter en chiffons au panier des débris ;Pour vous surtout, portraits, que d’autres infamies !Non, comptez sur mon culte, ombres de mes amies— Sentant Ninive prise et le sac approcher,Le fier Sardanapale alluma son bûcher,Et ses femmes, ses dieux, ses bijoux, ses armures,Dévorés par le feu, périrent sans souillures.
Toi, de tous les trésors le seul qui m’ait tenté,Finis de même, amour, meurs avec dignité.— J’ai poussé les verrous ; accroupi devant l’âtre,J’attise mon foyer : allons, vieil idolâtre,Brûle en te prosternant, brûle, en buvant tes pleurs,Chevelures, rubans, médaillons, lettres, fleurs !Adieu, restes bénis ! O mes chères maîtresses,Qu’ont valu mes chagrins auprès de vos tendresses ?Un appel de ces yeux, un mot de ces écrits,Plus forts que la douleur, consolaient mes esprits ;Souvenirs embaumés, devenus les reliquesQui gardaient de l’enfer mes nuits mélancoliques,Dans la flamme emportez mon suprême regret :Adieu ! — Maintenant, mort, arrive, je suis prêt !
28 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources