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Pléthore de mots bien,
un seul est le mot juste.

Poésie de Charles coran, 1887· De 1873 a 1878

Un octobre a Passy

Charles Coran· 84 vers

Pour distraire un passé qui me visite encore,De ma fenêtre à l’ouest j’ai relevé le storeEt je regarde octobre, à travers un carreau,Dans le Bois jaunissant achever son tableau.Le printemps peint d’un vert dont la vigueur m’accable ;Tandis que mordoré l’automne, plus affable,Sur les derniers beaux jours étend, tels qu’un glacis,Ses bruns doux pour les yeux des vieilles gens transis.Les séniles humains valent donc qu’on les charme ?Lui-même le soleil, terrible en mai, désarme,Et, pour se laisser voir dans la pâleur du bleu,Sous un bouclier d’or leur modère son feu.Cependant la chaleur qui pénètre le verreMédit : — Pourquoi vis-tu comme un cactus en serre ?Lorsqu’un ciel indulgent t’offre la liberté,Pourquoi bouder ta part de joie et de santé ?— J’allais me confiner jusqu’au soir dans un livre,Où tromper près de Pâtre un fade ennui de vivre.Non ; j’ai sonné : « Babet, mon paletot, je sors. »Je prends mes gants, ma canne, et me risque dehors.Savez-vous, mon esprit, docteur à l’humeur noire,Que sur mes cheveux blancs je renonce à vous croire ?Je le sens dès la porte, un peu d’air pur m’est sain ;Vous me le défendiez, vous, mauvais médecin.Le Bois, dont les débuts me semblaient une injure,Vers sa chute aujourd’hui m’attire, et me rassure.Les rideaux du feuillage irritaient mes dépits ;Je me plais maintenant à l’avoir pour tapis.Les buissons courbatus flattent ma promenade,Eux qui, dans leur vigueur, m’auraient rendu maussade.L’herbe moisit, tant mieux ! plus de nids de gazon !Aux galants désormais de garder la maison.Les galants, les galants, leur grâce ici détonne ;J’ai perdu mai pour eux, ils me doivent l’automne.Mener ses jeunes ans sous la ramée en deuilBlesse l’instinct du beau ; mais faut-il flatter l’œil :Un barbon qui vacille, appuyé sur sa canne,Décore, à mon avis, un sentier qui se fane.— Cette dame là-bas venant de mon coté,Lente, au grave maintien par l’âge un peu voûté,Certe il lui siérait mal d’éviter ma rencontreQuand je trouve la sienne heureuse : elle me montre,Dans un vieux paysage, un type de jadisDéfloré par la mode, — et, content, j’applaudis.Qu’il s’harmonise avec la roussâtre aubépine,Ce personnage errant en fauve palatine !Elle approche… on dirait… Serait-ce elle ? Eh mais, oui !Oui, Rose ! et qui s’arrête, et pressent que c’est lui.J’ai retiré mon feutre ; elle observe ; j’avance :Les deux passants contraints se font la révérence.Pour sûr, un tort daté de l’an quarante-neuf,En soixante-dix-sept n’a plus son effet neuf.Car déjà la pitié m’étreint, involontaire :Las ! ce visage aigu sourit à la Voltaire.« Je vous remets, dit-elle. — Et moi, dès le tournant,Je murmurais le nom de Rose. — Homme étonnant !Vous excusez, monsieur, je marche, un rien m’enrhume.—Marchons, ma digne dame ; il faut prévoir la brume.— Moins vite, s’il vous plaît, mon pas devient très lourd.— Bonne dame, parlez plus haut, je suis très sourd.Et pas un mot tiré des intimes annales !Le temps de débiter quelques phrases banales,On tombe où le chemin se bifurque ; elle, alors :« Pardon, — vous remarquez, j’ai ma garde du corps…Viens (dit-elle à quelqu’un qui la suit, sa servante),Hâtons-nous, mon enfant, le ciel se couvre, il vente…Bonjour, monsieur. — Madame, adieu ! » Puis, deux saluts ;Et dos à dos l’on part. — Être qui ne sais plusQu’attrister de ta fin l’automne, je renieEntre nous et les bois cette fausse harmonie. —Rentrons ; fuyons comme elle ; il va bientôt pleuvoir.Que ces arbres chenus sont désolants à voir !On se croit d’un hospice en ces lieux de détresse…Quoi ! dans ce corps éteint rayonna ma maîtresse !Quel besoin des saisons, puisque tout doit mourir,Avant de nous faucher, de nous tordre et flétrir ?A quoi bon, pour la loi qui gouverne le monde,Défigurer ce parc, avilir cette blonde ?Et plus encor : pourquoi distiller dans ce cœur,Qui, jeune, sut aimer, l’égoïsme moqueur ?Oui, rentrons ; le déclin dédaigneux m’exaspère.Dispensateur des jours et du pain, notre père,De peur de t’abjurer, dur Soleil, mon seul dieu,Je retourne assoupir ma foi devant mon feu !

84 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources