Poésie de Charles coran, 1887· De 1867 a 1869
La chatte de Pétrarque
A François Fertiault.
Près d’Avignon on voit encoreLes lieux où Pétrarque aima Laure,Madone des sonnets toscans ;Et l’on voit dans la maison d’ArqueLa chatte blanche de Pétrarque,Compagne de ses derniers ans.
L’honnête épouse, faite muse,Dans son devoir mourut recluseSans tendre au poète un baiser ;Mais la défunte délicateRevint, sous les traits d’une chatte,De tout son cœur le caresser.
Qu’il devait donc peiner de vivreA la dame d’un si beau livre,Quand s’ouvrait le lit de l’époux !Mais pour la chatte quel bien-être,Quand l’appelait un si beau maître,De se coucher sur ses genoux !
L’épouse avait su se défendre,La madone ne pas comprendre,La muse en un ciel s’enfermer ;Mais la minette à patte roseNe s’occupait que d’une chose :Aimer, aimer, toujours aimer.
Si les soupirs du vent qui passe,Parvenus dans la salle basse,Parlaient de sa Laure au songeur ;La chatte, habile en prévenance,Étouffait les échos de FranceAvec un ronron tapageur.
A l’heure triste où la nuit tombe,Quand le regret sort de la tombePour visiter les cœurs aigris,Aux aguets la féline accorte,Avec des jeux de toute sorteLe chassait comme une souris.
Les vers ne tressaient de couronneQue pour le front de la madone,La rime n’ouvrait qu’à son nom.Mais si câline ! enfin la chatteDans les sonnets glissa la pattePrès de la belle d’Avignon.
Laure est le rayon poétique,La lampe qui brûle au portique.L’astre qui brille à l’horizon ;Et la chatte est l’ombre discrète,Le clair-obscur de la retraite,Le demi-jour de la maison.
48 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources