Poésie de Charles coran, 1887· De 1873 a 1878
La réalité
Idéalistes,Amoureux, poètes, artistes,Nous sommes tous de grands enfants :Ce n’est pas moi qui me défendsD’inspirer le dédain aux sages moralistes.
Plaisant travers !Pour nous les objets sont couvertsDu manteau de nos rêveries ;Dés que s’ouvrent les draperies,Autre erreur : nous voyons le réel à l’envers.
Le train des chosesSuscite nos pensers moroses ;Nous percevons la vie en noir,Pareils au maussade miroirDont le reflet flétrit les vierges les plus roses.
Il m’irait fortQue l’idéal fût comme un fortOù braver le siège sans trêvesDe la laideur troublant mes rêves ;J’aurais l’amour, les vers et les arts pour renfort.
Mais être en guerreAvec le profane vulgaire ;Dans les radoteuses citésSubir les plates véritésDe l’un-et-un-font-deux, ce sort ne me va guère.
Aussi, je sensUn besoin de fuir les passants,Je distille l’intolérance,J’ai des gros mots contre la France,J’objurgue la nature et maudis le bon sens.
Instincts sublimes,Que n’emportez-vous sur les cimesLa bande des esprits ailés ?Je serais parmi les zélésPour admirer de haut la terre sous mes rimes.
Mon pauvre cœurDe bon est devenu moqueur ;J’aurai vu tomber trop de voiles.Je n’aime plus que les étoiles…Ah ! si la mort devait nous mêler à leur chœur !
Purs moralistes,De nos travers dressez les listes.Nous sommes tous de grands enfants ;Ce n’est pas moi qui m’en défends,Mais, Ovide accablé, je finis par des Tristes.
45 vers· texte et analyse du Corpus Malherbe (Richard Renault, CRISCO, Université de Caen Normandie), licence CC BY-NC-SA 4.0· d'après Poésies de Charles Coran, Paris, LIBRAIRIE DES BIBLIOPHILES, 1887· numérisation archive.org· Sources